Ces dernières semaines, et même ces dernières années, n’ont pas été avares d’événements extrêmement choquants et difficiles à admettre. Des actes de tueries collectives, tortures, viols, et même jusqu’au génocide à Gaza. Combien d’entre nous ont grandi avec l’expression « plus jamais ça » en y croyant, et combien d’entre nous déchantons devant l’atrocité que nous voyons passée quotidiennement dans l’actualité.

D’un point de vue religieux, ces événements donnent de nombreuses occasions à certains et certaines de remettre en cause le divin. Soit l’existence de Dieu, puisque si un Dieu existait, Il serait nécessairement bon, juste, et bienveillant, et Il empêcherait donc ces horreurs d’advenir ; mais puisqu’elles sont là, c’est que Lui n’est pas. Soit, Sa nature même ; puisque si Dieu est là, et qu’Il s’accommode de toutes ces horreurs, c’est qu’Il n’est ni bon, ni juste, ni bienveillant. Ce serait un Dieu de l’arbitraire et de l’injustice. Qu’à Dieu ne plaise (astaghfirullah). Ces interrogations peuvent paraître dures, mais il faut être capable de les écouter afin de pouvoir y répondre. Car en effet, si l’on considère qu’un Dieu bon, juste et bienveillant a créé toute chose, y compris les hommes, il est difficile d’admettre qu’Il accepte que ses créatures, censées être les joyaux de Sa création, commettent autant de mal, et fassent souffrir autant d’innocents. Autrement dit, c’est la question de la possibilité du mal qui interroge ici. A considérer qu’il y ait un Dieu créateur, Bon, juste et bienveillant, comment expliquer l’existence du mal ?
La question du mal
Pour répondre à cette question d’une perspective islamique (mu’tazilite en l’occurrence), nous devons d’abord comprendre la weltanschauung (vision du monde) issue du Coran. Pour simplifier sans aliéner le propos, disons que Dieu a décrété (Décret/qadha) de la création d’un monde doté de lois et de délimitations en mesure de permettre l’existence des Hommes (Mesure/qadar). Ainsi Dieu décrète de la création du monde et des Hommes, ce que nous appelons Qadha (Décret [divin]). Et Il a mis en place les conditions pour permettre aux Hommes de vivre et d’évoluer. Ce que nous qualifions de Qadar (dans le sens de ‘Mesure’, ce qu’il faut pour que le Qadha advienne). Trop souvent Qadha et Qadar ont été compris comme synonymes de « décret et destinée », dans un sens qui ferait du décret divin de la création de toute chose – Qadha- , simultanément, le scellement de la destinée -Qadar- individuelle de chaque individu. Dans cette perspective, Dieu aurait décidé de créer un monde habité par des Hommes complètement irresponsables de leurs actes, puisque voulus et réalisés par Dieu. Ce qui rendrait notre existence même absurde. Or, Dieu nous rappelle dans le Coran que « Dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour réside un signe pour ceux dotés de moelles [ceux qui raisonnent] » (III-190).
Autrement dit, le fonctionnement du monde et les éléments naturels eux-mêmes sont des supports à méditation pour les Hommes. Des supports, ou des signes qui indiquent leur Artisan. Mais alors, comment savoir que cet Artisan est juste ? Sans limites, Tout puissant, Omniscient, Dieu peut faire ce qu’Il veut. Il peut s’Il le veut jeter le juste en enfer et faire bénéficier du paradis à un individu vil. Mais voilà, il est difficile d’imaginer qu’un Dieu aussi expert, ayant façonné un univers si parfait et si harmonieux et où tout s’emboîte et s’enchevêtre aussi savamment, puisse être en même temps, injuste, arbitraire et tortionnaire, à l’image de ces rois imbus d’eux-mêmes et portés par leur pouvoir. Parce qu’ils peuvent, ils font. Dans ce cas, il faudrait s’imaginer un Dieu porté par Sa propre puissance et n’en faisant qu’en fonction de son bon plaisir.
Dieu est Juste et par-delà le mal
Pourtant le Coran nous enseigne que « Dieu s’assigne à Lui-même le rahma » (VI-54). Le terme de « rahma », qui renvoie à rahim, l’utérus, ou la matrice, est difficilement traduisible en français. Le plus souvent, les traducteurs optent pour « miséricorde ». Sans que cela soit faux, disons que ce terme ne rend compte que d’une façon partielle du sens de ce mot. Car tous les termes liés à la matrice doivent être mobilisés, miséricorde certes, mais aussi amour, protection, sécurité, chaleur…C’est cela que Dieu s’est prescrit à Lui-même, par conséquent, Dieu ne saurait être débordé par Sa propre puissance. Un autre verset, significatif de ce que cela veut dire est peut-être même plus explicite : « Nous [de majesté, donc Dieu] n’avons pas créé le ciel et la terre non plus que l’entre-deux, par jeu. Au cas où nous aurions voulu Nous donner divertissement, Nous l’eussions tiré de Notre sein., tant qu’à faire. Mais non ! Nous assénons au faux le Vrai, qui lui casse la tête, et voici le faux qui disparaît. Malheur à vous en vos affabulations » (XXI-16-18). Le « vrai », donc la connaissance est le critère nécessaire pour « casser » le faux. Le faux qui est un mal. Car le faux ne rend pas compte du réel. Et par réel, on peut comprendre, les besoins par exemple, ce qui est nécessaire, ce qui est vécu. Le faux n’en rend pas compte et peut poser davantage de soucis. Ainsi, Dieu ne fait que le bien, Il s’assigne à Lui-même la rahma qui l’empêche de mal agir. Mais le mal existe quand même, alors d’où provient-il ?

Le mal provient, selon notre perspective, de la liberté humaine. La bonté de Dieu va jusqu’à nous permettre à nous, êtres humains, d’exercer notre liberté, quitte à ce que nous nous fassions du mal à nous-mêmes ou causons du mal à autrui. La bienveillance et l’amour de Dieu vont jusqu’à nous permettre de commettre ce qu’il déteste et dont Il nous interdit l’usage, comme l’injustice, la haine, la violence, l’humiliation. Mais sans la possibilité que ces choses-là existent ; l’Homme ne pourrait avoir l’occasion de choisir. Le choix implique nécessairement la possibilité d’avoir plusieurs options, d’avoir des alternatives. Or si le mal est nécessaire pour nous permettre le libre exercice de notre raison, cela ne veut pas dire que nous devons l’accepter et de renoncer à le repousser. Cela veut dire que nous devons employer notre raison pour améliorer notre condition. Ainsi les atrocités dont il était question en début d’articles n’ont rien de nécessaires et d’irrémédiables. C’est par l’action des Hommes que les Hommes souffrent. C’est donc aussi par l’action des Hommes que cette souffrance peut être combattue et repoussée. Par l’usage de la connaissance du vrai, donc de la raison et peut-être aussi de cette valeur coranique immense et à laquelle tout croyant devrait aspirer, à savoir la rahma. À l’échelle humaine, et pour qu’il soit fonctionnel, admettons que « rahma » veut dire « compassion. » Deux aphorismes rapportés du prophète, dont le Coran nous dit « Nous [Dieu] ne t’avons envoyé qu’en tant que rahma pour les univers » (XXI-107) disent, et de façon harmonieuse avec le Coran l’importance de la rahma en tant que valeur d’usage pour les croyants. Ainsi, le prophète nous enseigne que « celui qui n’accorde pas sa compassion aux gens, Dieu ne lui accordera pas la Sienne. » Ou encore, « Dieu n’accorde Sa compassion qu’à ceux de Ses serviteurs qui sont compatissants. »
Pour sortir du mal, notre compréhension de la religion islamique nous enjoint à utiliser la raison dans sa nature complète, froide et analytique pour connaître le factuel d’un problème. Et chaude et synthétique, pour comprendre comment la connaissance acquise par les faits (par la raison froide), puisse se traduire en réponse bénéfique et compatissante pour résoudre le problème à échelle humaine.










