Association pour la renaissance de l'islam mutazilite (ARIM)

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Aïd al adha 1447 mubarak

Nous vous adressons à toutes et à tous nos meilleurs voeux à l’occasion de l’Aïd al adhha de cette année.

Que cette célébration soit l’occasion de méditer ce passage coranique de la sourate En rangs/ صافات :

 فَلَمَّا بَلَغَ مَعَهُ السَّعْيَ قَالَ يَا بُنَيَّ إِنِّي أَرَى فِي الْمَنَامِ أَنِّي أَذْبَحُكَ فَانظُرْ مَاذَا تَرَى قَالَ يَا أَبَتِ افْعَلْ مَا تُؤْمَرُ سَتَجِدُنِي إِن شَاءَ اللَّهُ مِنَ الصَّابِرِينَ

« Quand ce dernier [Ismael] parvint à l’âge actif, il [Ibrahim] lui dit : « Mon enfant je me suis vu en rêve t’égorger. Examine quel parti prendre ». Le fils dit : « Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous ». (37, 102)

Ce passage est bien connu et déjà bien commémorer. Néanmoins, il nous paraît toujours utile de rappeler la dialectique que recouvre ce passage. Ibrahim dit s’être vu en songe en train de sacrifier son fils. Il s’ouvre à ce dernier à propos de cette vision. Alors son fils démontre une remise de soi totale et confiante envers son Seigneur. Ismael dit à son père qu’il sera, avec l’aide de Dieu, « patient entre tous ».

Dans ce passage, c’est le fils qui parle de « commandement », pas Ibrahim. Rien ne dit qu’il s’agissait bien d’un commandement provenant de Dieu et qui consisterait à demander le sacrifice du fils par son père. Toutefois, cette lecture semble avalisée par le Coran dans la suite du texte.

Il nous semble que l’on peut voir dans ce passage l’approbation de la foi d’Ismael et d’Ibrahim, plus que la validation d’un commandement. C’est comme si le texte nous disait que l’interprétation ne comptait pas tant que ça. L’enjeu de ce verset étant ailleurs : à savoir dans la paix intérieure, éprouvée tant par Ibrahim que par Ismael, dans l’idée de s’en remettre à Dieu et que Lui, sait le mieux. Ce qui sera confirmé par la suite, puisqu’au sacrifice de l’enfant, Dieu substitue celui d’un bélier.

La foi en Dieu dans une remise de soi confiante à Lui, c’est ce qu’on appelle le tawakul. Il ne s’agit pas de renoncer à notre liberté d’agir, mais plutôt d’être conscient que notre liberté est limitée, mais que cette limitation n’est pas un défaut, mais l’occasion d’agir dans la confiance que quoi que nous fassions, Dieu est toujours là. Et Dieu sait le mieux.

Que Dieu agréé nos célébrations et qu’Il nous fasse grandir dans la foi et l’apaisement de la conscience. Amin !

Dieu peut-il être injuste ?

Ces dernières semaines, et même ces dernières années, n’ont pas été avares d’événements extrêmement choquants et difficiles à admettre. Des actes de tueries collectives, tortures, viols, et même jusqu’au génocide à Gaza. Combien d’entre nous ont grandi avec l’expression « plus jamais ça » en y croyant, et combien d’entre nous déchantons devant l’atrocité que nous voyons passée quotidiennement dans l’actualité.

Bombardement au Liban (Photo : D.R.)

D’un point de vue religieux, ces événements donnent de nombreuses occasions à certains et certaines de remettre en cause le divin. Soit l’existence de Dieu, puisque si un Dieu existait, Il serait nécessairement bon, juste, et bienveillant, et Il empêcherait donc ces horreurs d’advenir ; mais puisqu’elles sont là, c’est que Lui n’est pas. Soit, Sa nature même ; puisque si Dieu est là, et qu’Il s’accommode de toutes ces horreurs, c’est qu’Il n’est ni bon, ni juste, ni bienveillant. Ce serait un Dieu de l’arbitraire et de l’injustice. Qu’à Dieu ne plaise (astaghfirullah). Ces interrogations peuvent paraître dures, mais il faut être capable de les écouter afin de pouvoir y répondre. Car en effet, si l’on considère qu’un Dieu bon, juste et bienveillant a créé toute chose, y compris les hommes, il est difficile d’admettre qu’Il accepte que ses créatures, censées être les joyaux de Sa création, commettent autant de mal, et fassent souffrir autant d’innocents. Autrement dit, c’est la question de la possibilité du mal qui interroge ici. A considérer qu’il y ait un Dieu créateur, Bon, juste et bienveillant, comment expliquer l’existence du mal ?

La question du mal

Pour répondre à cette question d’une perspective islamique (mu’tazilite en l’occurrence), nous devons d’abord comprendre la weltanschauung (vision du monde) issue du Coran. Pour simplifier sans aliéner le propos, disons que Dieu a décrété (Décret/qadha) de la création d’un monde doté de lois et de délimitations en mesure de permettre l’existence des Hommes (Mesure/qadar). Ainsi Dieu décrète de la création du monde et des Hommes, ce que nous appelons Qadha (Décret [divin]). Et Il a mis en place les conditions pour permettre aux Hommes de vivre et d’évoluer. Ce que nous qualifions de Qadar (dans le sens de ‘Mesure’, ce qu’il faut pour que le Qadha advienne). Trop souvent Qadha et Qadar ont été compris comme synonymes de « décret et destinée », dans un sens qui ferait du décret divin de la création de toute chose – Qadha- , simultanément, le scellement de la destinée -Qadar- individuelle de chaque individu. Dans cette perspective, Dieu aurait décidé de créer un monde habité par des Hommes complètement irresponsables de leurs actes, puisque voulus et réalisés par Dieu. Ce qui rendrait notre existence même absurde. Or, Dieu nous rappelle dans le Coran que « Dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour réside un signe pour ceux dotés de moelles [ceux qui raisonnent] » (III-190).

Autrement dit, le fonctionnement du monde et les éléments naturels eux-mêmes sont des supports à méditation pour les Hommes. Des supports, ou des signes qui indiquent leur Artisan. Mais alors, comment savoir que cet Artisan est juste ? Sans limites, Tout puissant, Omniscient, Dieu peut faire ce qu’Il veut. Il peut s’Il le veut jeter le juste en enfer et faire bénéficier du paradis à un individu vil. Mais voilà, il est difficile d’imaginer qu’un Dieu aussi expert, ayant façonné un univers si parfait et si harmonieux et où tout s’emboîte et s’enchevêtre aussi savamment, puisse être en même temps, injuste, arbitraire et tortionnaire, à l’image de ces rois imbus d’eux-mêmes et portés par leur pouvoir. Parce qu’ils peuvent, ils font. Dans ce cas, il faudrait s’imaginer un Dieu porté par Sa propre puissance et n’en faisant qu’en fonction de son bon plaisir.

Dieu est Juste et par-delà le mal

Pourtant le Coran nous enseigne que « Dieu s’assigne à Lui-même le rahma » (VI-54). Le terme de « rahma », qui renvoie à rahim, l’utérus, ou la matrice, est difficilement traduisible en français. Le plus souvent, les traducteurs optent pour « miséricorde ». Sans que cela soit faux, disons que ce terme ne rend compte que d’une façon partielle du sens de ce mot. Car tous les termes liés à la matrice doivent être mobilisés, miséricorde certes, mais aussi amour, protection, sécurité, chaleur…C’est cela que Dieu s’est prescrit à Lui-même, par conséquent, Dieu ne saurait être débordé par Sa propre puissance. Un autre verset, significatif de ce que cela veut dire est peut-être même plus explicite : « Nous [de majesté, donc Dieu] n’avons pas créé le ciel et la terre non plus que l’entre-deux, par jeu. Au cas où nous aurions voulu Nous donner divertissement, Nous l’eussions tiré de Notre sein., tant qu’à faire. Mais non ! Nous assénons au faux le Vrai, qui lui casse la tête, et voici le faux qui disparaît. Malheur à vous en vos affabulations » (XXI-16-18). Le « vrai », donc la connaissance est le critère nécessaire pour « casser » le faux. Le faux qui est un mal. Car le faux ne rend pas compte du réel. Et par réel, on peut comprendre, les besoins par exemple, ce qui est nécessaire, ce qui est vécu. Le faux n’en rend pas compte et peut poser davantage de soucis. Ainsi, Dieu ne fait que le bien, Il s’assigne à Lui-même la rahma qui l’empêche de mal agir. Mais le mal existe quand même, alors d’où provient-il ?

"Dieu s'assigne à Lui-même la rahma", Coran VI-54

Le mal provient, selon notre perspective, de la liberté humaine. La bonté de Dieu va jusqu’à nous permettre à nous, êtres humains, d’exercer notre liberté, quitte à ce que nous nous fassions du mal à nous-mêmes ou causons du mal à autrui. La bienveillance et l’amour de Dieu vont jusqu’à nous permettre de commettre ce qu’il déteste et dont Il nous interdit l’usage, comme l’injustice, la haine, la violence, l’humiliation. Mais sans la possibilité que ces choses-là existent ; l’Homme ne pourrait avoir l’occasion de choisir. Le choix implique nécessairement la possibilité d’avoir plusieurs options, d’avoir des alternatives. Or si le mal est nécessaire pour nous permettre le libre exercice de notre raison, cela ne veut pas dire que nous devons l’accepter et de renoncer à le repousser. Cela veut dire que nous devons employer notre raison pour améliorer notre condition. Ainsi les atrocités dont il était question en début d’articles n’ont rien de nécessaires et d’irrémédiables. C’est par l’action des Hommes que les Hommes souffrent. C’est donc aussi par l’action des Hommes que cette souffrance peut être combattue et repoussée. Par l’usage de la connaissance du vrai, donc de la raison et peut-être aussi de cette valeur coranique immense et à laquelle tout croyant devrait aspirer, à savoir la rahma. À l’échelle humaine, et pour qu’il soit fonctionnel, admettons que « rahma » veut dire « compassion. » Deux aphorismes rapportés du prophète, dont le Coran nous dit « Nous [Dieu] ne t’avons envoyé qu’en tant que rahma pour les univers » (XXI-107) disent, et de façon harmonieuse avec le Coran l’importance de la rahma en tant que valeur d’usage pour les croyants. Ainsi, le prophète nous enseigne que « celui qui n’accorde pas sa compassion aux gens, Dieu ne lui accordera pas la Sienne. » Ou encore, « Dieu n’accorde Sa compassion qu’à ceux de Ses serviteurs qui sont compatissants. »

Pour sortir du mal, notre compréhension de la religion islamique nous enjoint à utiliser la raison dans sa nature complète, froide et analytique pour connaître le factuel d’un problème. Et chaude et synthétique, pour comprendre comment la connaissance acquise par les faits (par la raison froide), puisse se traduire en réponse bénéfique et compatissante pour résoudre le problème à échelle humaine.

Avec beaucoup de retard et malgré le contexte, Eïdkom mabrouk

C’est avec quelques semaines de retard, et suite à quelques soucis techniques, que nous vous souhaitons à toutes et à tous un Eid mabrouk.

Cette fin de ramadan s’est vite accompagnée d’une nouvelle guerre déclenchée contre l’Iran. Nos pensées vont au peuple iranien qui devait déjà subir un pouvoir oppressif, et qui doit maintenant subir les bombardements « plein de soutien » de pouvoirs coloniaux.

Quant à la France, ces élections municipales ont été l’occasion de nouveaux accès et de propos, au moins, racistes. Soutien au maire de Saint-Denis Bally Bagayoko et à toutes celles et ceux qui ont eu, qui subissent, et qui subiront encore des propos injurieux, insultants, méprisants etc. Notre foi en Dieu nous apporte sérénité et confiance et nous aide à endurer un climat empoisonné.

Ramadan 1447 Mubarak

Ramdan Mubarak à toutes et à tous,

Photo :D.R

Avec quelques jours de retard, nous souhaitons à l’ensemble des musulmans du monde un excellent mois de Ramadan 1447. Que ce mois soit l’occasion de méditation, de réalisation et d’acceptation.

Nous ne reviendrons pas sur les polémiques liées au début du mois du jeûne. Cela ne sert à rien. Restons concentrer sur l’essentiel, l’occasion d’un mois spécifique de retour aux textes, à la méditation, à l’acceptation et à l’amendement de soi.

Que Dieu agréé notre jeûne et nos dévotions, qu’Il facilite à tous les nécessiteux et à tous ceux et celles qui souffrent. Toutes nos pensées et nos prières vont aux peuples de Gaza, du Soudan, du Congo et de partout ailleurs où des innocents souffrent ! Que Dieu leur apporte confort, patience et justice ! Que Dieu nous aide à nous amender nous-mêmes pour favoriser la diffusion de la paix, de l’équité et de la dignité pour toutes et tous ! Amin !

Billet #5: sourate 11 verset 114

Voici un nouveau billet après quelques temps d’arrêt. Pour rappel, cette rubrique consiste à rédiger une petite réflexion fondée sur le verset du jour que me propose mon application de salât. Chaque jour un verset différent. Aujourd’hui, le verset provient de la sourate Hûd.

وَ أَقِمِ اَلصَّلاٰةَ طَرَفَيِ اَلنَّهٰارِ وَ زُلَفاً مِنَ اَللَّيْلِ إِنَّ اَلْحَسَنٰاتِ يُذْهِبْنَ اَلسَّيِّئٰاتِ ذٰلِكَ ذِكْرىٰ لِلذّٰاكِرِينَ

« Accomplis la prière aux deux pointes du jour, et au cours des heures de la nuit (qui leur sont proches). Les actions belles dissipent les mauvaises. Que cela soit rappel à ceux qui pratiquent le Rappel » (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Voici le verset du jour proposé par mon application de salât. Et quel verset…l’algorithme m’a proposé le verset 114, mais je n’ai pas pu résister d’y ajouter le verset qui vient immédiatement après, le 115 :

وَ اِصْبِرْ فَإِنَّ اَللّٰهَ لاٰ يُضِيعُ أَجْرَ اَلْمُحْسِنِينَ

« [Et] sois patient, Dieu ne laisse pas perdre le salaire des bel-agissants (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque) »

La salât comme fondement de leitmotiv d’action

Ces deux versets se situent dans une séquence où la révélation commence par édifier le prophète Muhammad (s) en première intention. En effet, quelques versets plus hauts, Dieu inspire au prophète : « Agis dans la rectitude, ainsi qu’il te fut ordonné, toi et quiconque avec toi se repent. Bannissez l’impudence ! Dieu sur ce que vous faites est Clairvoyant. » (verset 112). Autrement dit, dans l’attitude recommandée par Dieu, parmi la rectitude qu’Il nous prescrit, Il nous invite à prier à deux moments charnières de la vie d’un homme : à l’orée du jour et à la pointe extrême de la nuit. On commence la journée par un bain spirituel qui nous rapproche de Lui et nous prépare à faire face à l’angoisse de la vie en société ; puis, en fin de journée, pour nous épurer, nous laver des journées riches en soucis, dilemmes et autres équations insolubles. En un mot, la vie. Mais la vie n’est pas vaine, et nos souffrances du quotidien ne sont pas des fins en soi, mais juste des étapes. C’est pourquoi Dieu nous dit qu’il faut être patient. Car Dieu est absolument juste, aucun des efforts que nous faisons n’est perdu. Nous prions au début du jour et à sa fin, plus quelques autres moments conformément au verset 78 de la sourate XVII al Isrâ (le trajet nocturne) :

أَقِمِ اَلصَّلاٰةَ لِدُلُوكِ اَلشَّمْسِ إِلىٰ غَسَقِ اَللَّيْلِ وَ قُرْآنَ اَلْفَجْرِ إِنَّ قُرْآنَ اَلْفَجْرِ كٰانَ مَشْهُوداً

« Accomplis la prière entre le déclin du soleil et l’obscurcissement de la nuit ; la psalmodie du Coran à l’aube : le Coran de l’aube a des témoins »

…et comme source cathartique

Dans ce verset, le déclin du soleil (dulûk al shamsi) commence juste après son zénith (dhuhr), englobe l’après-midi (‘asr) et va jusqu’au crépuscule. Quant à l’obscurcissement de la nuit, cela commence évidemment avec le crépuscule (maghreb) et atteint l’obscurité complète lorsque les dernières lueurs (rouge) du soleil disparaissent (ichâ). Puis le verset insiste sur l’importance particulière du Coran de l’aube (fajr), moment singulier, début de la journée et moment dans lequel débute notre activité, ce qui doit marquer la dynamique dans laquelle on souhaite inscrire cette activité.

L’aube, c’est le lever du soleil, et avec lui, le début de notre action. « Le Coran de l’aube », relève de l’intention qui va guider notre journée. Le Coran que l’on récite dans cette première prière diurne (de jour) doit guider nos intentions de la journée, agir à la fois comme base de méditations pour notre journée, et pourquoi pas, comme leitmotiv, ou base d’action pour cette même période. Du reste, les anges sont témoins de ce que nous récitons, mais aussi de ce que nous accomplissons (ou pas) en relation de notre récitation coranique.

En outre, comme le rappelle le fameux hadith rapporté par Abu Sa’id al Khudhri où le prophète Muhammad (s) comparaissait la salât à un fleuve où l’on se nettoie « à chaque fois qu’il (le croyant) fait un péché puis invoque et demande pardon, il lui est pardonné ce qu’il a fait avant elle. » La salât est cathartique (purificatrice), elle nous lave de nos péchés.

Ainsi, le verset invoqué de la sourate Hûd, insiste sur deux moments précis pour accomplir la salât car d’une part, elle nous fait commencer la journée et inscrire notre action dans un cadre dynamique. Comme une feuille de route qui nous rappellerait l’importance de la générosité, de la compassion, du savoir, ou de l’équité, selon les versets que l’on aura récités. Mais d’autre part, surtout lors de la prière nocturne, la salât nous purifie, nous lave de ce que nous aurions mal fait ou mal agis. C’est ce que veut dire la suite du verset, l’action belle est toujours supérieure à la mauvaise. Elle l’efface. Seuls ceux qui connaissent le Rappel (dhikr) de Dieu y ont recours. Charge donc aux croyants sincères de se rappeler de cela, d’inscrire leurs actions dans le cadre coranique et de ne jamais oublier la clémence et la compassion de Dieu qui nous permet de racheter une mauvaise action par une bonne.

En dernière analyse, peut-être est-il plus juste de rappeler que la salât véritable, al salât al wistâ, que l’on peut traduire par « la prière médiane » et qui a fait couler beaucoup d’encre en analyse et en interprétation.

حٰافِظُوا عَلَى اَلصَّلَوٰاتِ وَ اَلصَّلاٰةِ اَلْوُسْطىٰ وَ قُومُوا لِلّٰهِ قٰانِتِينَ

« Soyez assidus aux prières, surtout à la prière médiane. Dressez-vous vers Dieu en dévotion » (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Pour ma part, j’ai toujours considéré que toutes nos actions devaient être placées sous le regard de Dieu. La salât formelle est un moment particulier qui nous permet de matérialiser concrètement ce lien spirituel et de nous structurer. La prière médiane dont il est question ici, peut, peut-être, être comprise comme notre action, notre manière d’être, de dire et de faire pendant la journée, pendant ce temps intermédiaire entre deux salâts, à savoir celle qui ouvre la journée et celle qui l’a clôt. Alors dressons-nous en dévôtieux et dévôtieuses, non seulement dans les actes du culte, mais aussi et surtout, dans notre vie de tous les jours.

Wa Allahu a’lam…    

Aïd 2025 mubarak



Nous souhaitons à toutes et à tous un excellent Aïd al fitr 2025 !!!

Ramadan mubarak à toutes et à tous

« Que chaque année vous vous portiez tous bien »
Que votre ramadan soit plein de compassion

Nous souhaitons à toutes et tous les musulmans de France et d’ailleurs un excellent mois de ramadan 1446 !!

Billet coranique #3 : sourate 62, verset 9

يٰا أَيُّهَا اَلَّذِينَ آمَنُوا إِذٰا نُودِيَ لِلصَّلاٰةِ مِنْ يَوْمِ اَلْجُمُعَةِ فَاسْعَوْا إِلىٰ ذِكْرِ اَللّٰهِ وَ ذَرُوا اَلْبَيْعَ ذٰلِكُمْ خَيْرٌ لَكُمْ إِنْ كُنْتُمْ تَعْلَمُونَ 9

Vous qui croyez, quand on vous appelle à la prière à un moment d’un vendredi, empressez-vous au Rappel de Dieu. Laissez-là toute transaction : meilleur ce sera pour vous, si vous saviez…

Le déterminisme chantre du libéralisme économique

Ce verset peut être lu et apprécier dans la droite ligne de l’article portant sur la traduction de l’article portant sur la comparaison faite par des mutazilites arabophones entre les approches mutazilite et acharite quant à la question de la fixation des prix des objets. Partisans du libre-arbitre, les mutazilites appellent à l’intervention de l’État en cas de flambée des prix. Car nous sommes responsables et libres d’agir sur les choses. Là où les acharites, partisans du déterminisme divin, acceptent que certains ne puissent pas suivre. Pour eux, c’est la volonté divine.

L’importance de l’esprit

Évidemment, en bons mutazilites que nous sommes, nous refusons cette conception. Et nous la refusons car elle n’est pas acceptable d’un point de vue rationnel (nous pouvons agir), éthique (nous devons refuser l’iniquité) et scripturaire (l’enseignement coranique). Ce billet va me permettre d’illustrer le refus coranique de subir la réalité économique grâce à ce verset que je rappelle : « Vous qui croyez, quand on vous appelle à la prière (salât) à un moment du vendredi, empressez-vous au Rappel de Dieu. Laissez-là toute transaction : meilleur ce sera pour vous, si vous saviez »

La partie italique en gras est essentielle. Dans un billet, il ne s’agit pas d’aller trop loin dans une approche exégétique, mais disons, de montrer une orientation, une direction que prend le texte. Ici, cette direction, c’est le fait de marquer la supériorité de l’esprit sur la matière.

Salât et transactions

Les vendredis, à un moment de la journée, lorsqu’on est appelé à la salât, nous sommes appelés à entrer en « lien », en « rapport » avec Dieu. Le mot salât, vient de si-la, qui veut dire « lien. » Ainsi, au moment où le « lien » avec Dieu doit être accompli, on cesse les transactions, on cesse tout commerce (au sens étymologique) avec l’argent pour mettre en avant l’importance de l’éveil spirituel. Car l’éveil spirituel est meilleur pour tous, mais en prenons-nous vraiment conscience ?

C’est la raison pour laquelle il faut insister pour que la salât al-jumu’a, prière du vendredi, doit être accomplie au moment du zénith, au cœur de la journée, au cœur du moment des échanges pour montrer que l’esprit doit s’imposer sur la matière. Il y a presqu’une sorte de contre-sens à vouloir accomplir cette prière collective en fin de journée au moment où la journée de travail est finie. Et Dieu sait le mieux.

Comparaison sur la question de la fixation des prix entre mutazilite et acharite

Texte cité, traduit de l’arabe, et extrait d’un groupe de discussion mutazilite arabophone sur les réseaux sociaux, le compte de l’auteur est au nom du Qadi Abdeljabbar al-Hamadhani, mais lui-même cite cette comparaison sans en être à l’initiative.

Image tirée d’un compte Fcb au nom du cadi Abdeljabbar al hamadhani (photo: D.R)

Les extraits :

« La rareté d’une chose provoque une demande forte. Ce qui produit un grand nombre de demandeurs par rapport aux stocks disponibles. Ceci fait augmenter le prix de la chose en question. Cette augmentation est du fait de personne inique. Cette augmentation des prix est telle qu’elle entraine une corruption qui touche essentiellement les plus pauvres. Il incombe alors au pouvoir public d’intervenir pour faire baisser le prix des objets afin de permettre aux plus pauvres de mieux vivre leurs vies ». al-Mughni, Qadi Abdeljabbar, théologien et juriste (mutazilite & shafiite m. 1025).

« L’augmentation ou la baisse des prix dépend de l’offre et de la demande. La fixation de l’ensemble des prix revient à Dieu, exalté soit-Il, parce que c’est Lui qui créé la demande, et c’est aussi Lui aussi qui octroie l’offre et permet jusqu’au monopole ». al-Tamhîd, al-Bâqilâni, théologien et juriste (acharite & malikite m. 1013).

Analyse

Ainsi, à partir du moment où pour le mutazilite, l’être humain est libre et est créateur de ses actes, c’est lui qui fixe les prix des choses. Cela ne veut pas dire que la règle de l’offre et de la demande ne tient pas, cela veut dire que c’est aux hommes, et surtout aux détenteurs de l’autorité publique d’intervenir pour que les plus faibles ne soient pas exclus de la possibilité, eux aussi, de se procurer ce dont ils pourraient avoir besoin.

Alors que pour l’acharite, qui rejette la liberté humaine, et fait de Dieu Le seul créateur de toute chose, y compris de la fixation des prix ; Ces prix sont absolus, ils doivent juste être acceptés tels quels. L’autorité publique n’a pas son mot à dire et ne peux rien réguler du tout. C’est comme ça.

Donc si quelque chose coûte beaucoup trop chère, mettons des médicaments par exemple, non-remboursés par la sécu. Un acharite vous dira que c’est Dieu qui la voulu. Alors qu’un mutazilite vous dira que c’est au pouvoir public d’intervenir pour faire en sorte qu’un médicament non pris en charge par la sécu le soit. Ou que l’État (puisque c’est de cela qu’il s’agit) fasse baisser le prix, autrement dit qu’il régule.

Conclusion

Dans cette petite comparaison, il apparait clairement que les conséquences pratiques des principes théologiques essentiels mènent à une différence essentielle. Alors que le mutazilisme, partisan du libre arbitre, invite les pouvoirs publics à intervenir pour réguler les prix. L’acharisme, partisan du déterminisme divin et du fait que Dieu seul est Créateur de toute chose, y compris des actions humaines, ne tente aucune régulation et considère que les prix relèvent de la volonté divine. Au risque de quelque anachronisme, on peut dire que l’approche mutazilite est économiquement interventionniste. Alors que celle des acharites est économiquement libérale. Il ne serait pas excessif de rapprocher le point de vue acharite avec celui du philosophe écossais Adam Smith (m. 1790) pour qui le marché se régule tout seul grâce à « la main invisible » du capitalisme. L’État n’a pas a intervenir, le marché se régulant tout seul sagement comme sous la conduite d’une main invisible et sage. Un acharite ne saurait qu’approuver cette vision, d’autant plus que pour lui, cette main, c’est en réalité celle de Dieu. Or la réalité économique contemporaine et l’ultra-libéralisme nous ont montré l’inanité d’une telle conception.

Mutazilisme, violence et guerre

 

En ces temps incertains où la guerre fait rage à nos portes (en Ukraine), et où la menace d’un troisième conflit mondial n’est pas écartée. Il m’a semblé pertinent, pour notre cercle de discussion d’aujourd’hui, d’évoquer la question du rapport entre le mutazilisme, la violence et la guerre. Non seulement parce que l’actualité nous donne l’opportunité d’interroger cette notion, mais aussi et surtout, parce que l’une des choses les plus connues sur le mutazilisme, est l’imposition d’un examen de conscience (mihna), une épreuve potentiellement violente, contre les clercs qui n’admettraient pas que le Coran était créé. De là, il n’est pas rare d’entendre que les mutazilites ont voulu imposer leur croyance par la force non seulement à ces fameux clercs, mais aussi, au peuple dans son ensemble, attribuant ainsi une réputation sulfureuse qui consiste à faire du mutazilisme un courant rigoriste et exclusiviste. Et pourtant, est-ce que cette accusation est fondée ? Que dire de cette mihna, mais aussi du rapport entre le mutazilisme et les autres communautés religieuses islamiques ou non. Nous verrons que l’origine du mutazilisme profondément marquée par une sensibilité intra-islamique jouera un grand rôle sur la manière que les mutazilites penseront leur rapport avec autrui. De même, nous verrons que la mihna n’a pas été menée contre un groupe religieux précis, mais pour l’établissement d’un terrain commun d’entente public. Enfin, nous verrons comment le mutazilisme par son ouverture d’esprit n’a jamais fermé la porte à aucun groupes religieux et qu’il a toujours aspiré à l’unité des musulmans, voire davantage sans vouloir imposer quoi que ce soit.

L’origine politique

(image D.R.)

Reconstitution de la ville de Bagdad telle que conçue à son origine en 762

Et pourtant, beaucoup d’éléments dans l’histoire du mutazilisme tendent à prouver, qu’à l’inverse de sa réputation, le mutazilisme a été l’un des courants les plus ouverts de l’islam. Sans que cela veuille dire pour autant, qu’il n’y a jamais eu d’accrocs, d’excès, voire même de violence. Mais qu’il y ait eu possibilité d’épisodes excessifs, ce n’est pas la même chose que de dire qu’en lui-même, le mutazilisme est porteur d’exclusivisme et de détestation de l’autre. L’une des raisons possibles à cela peut être retracée dans l’origine possible du mouvement lui-même. Ainsi, rappelons que mu’tazilaest le participe du verbe i’tazala, qui veut dire, s’isoler, se séparer, se tenir à distance. La première mention de ce nom dans les chroniques, le fait apparaître à l’occasion du premier conflit armé entre musulmans lors de la bataille dite du Chameau, entre Ali d’une part et Aïcha et deux compagnons du prophète (Talha b. Ubeyd Allah et al-Zubayr b. al-Awâm, et qui y trouveront la mort) de l’autre. Des chroniques évoquent alors l’attitude de certains des Compagnons du prophète de son cercle proche, comme Sa’d b. Abî Waqqâs, Abdullah b. Omar, Al Ahnaf b. Qays et d’autres ; qui refusèrent de prendre parti. C’est eux les premiers qui furent appelés « mu’tazila ». Ainsi, la première mention du nom de ce groupe ne fait pas référence à une théologie quelconque, mais bien à une attitude politique. Comme cela sera le cas plus tard, au moins à l’origine, pour toutes les autre écoles et obédiences musulmanes. Et cette politique consiste en une attitude de neutralité dans les conflits internes aux musulmans même s’ils reconnaissaient qu’un des partis avait sans doute tort, ils affirmèrent que cela ne devait pas permettre pour autant de faire couler le sang d’autres musulmans.

Classiquement, on attribue au théologien Wâssil b. Atâ (699-748) la paternité du mutazilisme. Or, selon les travaux de l’arabisant et spécialiste de la théologie musulmane, l’allemand Josef Van Ess, à l’époque de Wâssil, la dénomination mutazilite était déjà bien connue et établie. En gros, pendant la période probable de sa pleine activité, soit entre 720 et sa mort en 748/9, soit la toute fin de l’époque Omeyyade, les mu’tazila étaient déjà connus. Et Wâssil, plutôt que l’initiateur, a été le maître de l’école durant cette période. Il a été le premier à rédiger un travail sur les usûl al-fiqh (fondements de la théologie pratique), sans doute a-t-il été aussi le premier à formaliser les principes, même si à son époque, on parle de quatre principes, et pas encore cinq. Mais Wassil a surtout été le premier, apparemment, à organiser un système de da’wa, de missions, en envoyant des représentants de l’école aux quatre coins du monde musulman. Parmi ces missionnaires, mentionnons le nom de Abdullah b. al-Hârith qui fut envoyé au Maghreb, et Othmân al-Tawîl, envoyé en Arménie où on dit qu’il réussit à convertir 3000 personnes. Pour toutes ces raisons, Van Ess dira que Wâssil est le véritable fondateur de l’École, en ce sens, qu’il aura joué un rôle fondamental dans sa structuration et dans sa transformation en véritable pôle théologique avec une structuration, une pensée formalisée et organisée et une action militante efficace. Avant Wâssil, le mutazilisme est une sorte de mouvement connu, mais qui semble surtout qualifié une attitude de retrait dans les conflits intra-islamiques, sans autre forme de spécification. Ce n’est qu’avec Wâssil, que le mutazilisme s’enrichit d’une pensée active et d’une structure véritable. Pour les historiens mutazilites, Wâssil a été le disciple de Hassan al-Basri, mais aussi et surtout d’Abû Hashim b. Muhammad b. al-Hanafiyya. Abû Hâshim a été le disciple de son père (Muhammad b. al-Hanafiyya donc), lui-même disciple de son père, l’imam Ali b. Abî Tâleb (as/kaw), cousin, gendre et premier pupille et disciple de notre bien aimé prophète Muhammad (sawas). Soit à partir de l’imam Ali qui est la première génération (puisque tout part du prophète sawas) ; Muhammad b. al-Hanafiyya à la deuxième ; Abû Hâshim à la troisième ; et donc Wâssil à la quatrième génération de mutazilites. Il en est même à la tête.

La question de la mihna (l’Épreuve)

Représentation de l’épée légendaire al-Samsâmah (Fendeuse) du calife al-Wâthiq (illustration : D.R.)

Wâssil meurt en 748, juste avant la prise de pouvoir des Abbassides. Toutefois, il aura eu le temps d’assister à la prise de quelques califes Omeyyades partisans de l’Unicité et de la justice de Dieu. Le premier, vécut avant Wâssil, il s’agit de Mu’awiyya II qui ne régna qu’une quarantaine de jours en 683 ou 684. S’il règne aussi peu, c’est parce qu’il s’était engagé à mettre fin à la guerre entre Omeyyades et Abdallah b. Zubayr, un compagnon qui s’était proclamé calife en Arabie occidentale (La Mecque et Médine notamment). Face à son échec, Mu’awiyya II abdiquera alors qu’il n’est pas âgé de vingt-cinq ans. Le deuxième, est Umar b. Abdelazîz qui ne garde le pouvoir qu’un an et demi. Figure emblématique de la sagesse religieuse, l’une de ses réalisations les plus durables, jusqu’à nos jours, est le fait d’avoir interdit la malédiction adressée en chaire tous les vendredis dans les mosquées contre l’imam Ali et sa famille. Il demandera que l’on remplace ces malédictions, mises en place au temps des premiers califes Omeyyades, par un verset coranique. Là encore, comme avec Mu’awiyya II, la volonté de rapprochement avec les autres musulmans. Les chiites, ennemis acharnés des Omeyyades ne s’y tromperont pas en voyant en Umar II, un des rares Omeyyades qu’ils respectent. Voulant réduire le train de vie de sa propre famille et de l’aristocratie, il mourra empoisonné moins de deux ans après avoir pris le pouvoir. Notons au passage, qu’il nommera avant sa mort une personne pour récupérer les fonds publics détournés par sa famille (les Omeyyades) en confisquant des biens et en les vendant. Le clan Omeyyade s’empressera d’exécuter le pauvre « commissaire-priseur » de sinistre manière après la mort de Umar II. Cet homme nommé par le calife, n’était autre que Ghaylân al-Dimashqî, ancien élève de Hassan al-Basri mais aussi de Hassan b. Muhammad b. al-Hanafiyya (tiens, tiens ! voire plus haut). Le dernier calife Omeyyade mutazilite a lui aussi très peu régné, il s’agit de Yazîd III, dit le Réducteur, à cause de l’abaissement du traitement de l’armée qu’il a fait passer, mais meurt six mois après le début de son règne en 744. A ce moment-là, l’empire Omeyyade était déjà sur le déclin, et les révoltes dans ses périphéries nombreuses.

C’est d’ailleurs l’une de ces révoltes qui s’est transformée en révolution. En 750, une véritable révolution suivie de l’élimination de la dynastie régnante, installera au pouvoir une nouvelle Maison, de la famille du prophète, et de son oncle al-Abbâs pour être précis. C’est en effet cette année-là qu’arrive au pouvoir la dynastie Abbasside. Certains historiens mutazilites prêtent une adhésion au mutazilisme des premiers califes de cette dynastie. Selon ces derniers, nous pouvons distinguer deux périodes mutazilites : la première avec les trois premiers califes, à savoir al-Saffâh (m.754), al-Mansûr (m. 775) et al-Mahdi (m. 785), après un intermède de trois califes non-mutazilites (al-Hâdi, Harûn al-Rashîd, et al-Amîne) ; vient au pouvoir une deuxième période de califes mutazilites, al-Ma’mûn (m. 833), al-Mu’tassim (m. 842) et al-Wâthiq (m. 847). Les particularités de ces deux périodes, est que la première a consisté en une phase de mise en place et une consolidation du pouvoir abbasside, ainsi que la mise en place d’une véritable politique culturelle ambitieuse avec l’instauration de la Maison de la sagesse (bayt al-hikma). Puis, dans une deuxième phase, qui sera particulièrement l’œuvre d’al-Ma’mûn, une accélération dans le volet culturel, et surtout, une tentative de dégager le domaine légal et juridique de l’emprise des religieux pour le placer sous le contrôle de l’État. Comment al-Ma’mûn s’y est-il pris ? Il a voulu faire reconnaître par toute la classe religieuse, qui était aussi celle des juristes et des représentants de la loi et donc de l’État, que le Coran était créé. Ce point de doctrine religieuse est loin d’être la spécificité du mutazilisme, puisque les chiites, et les ibadites le reconnaissent aussi. Mais en faisant cela, le calife demandait aux hommes de loi de reconnaître que le Coran, produit au milieu des hommes avec prise en compte du contexte, des moyens de l’époque etc. n’était pas la perfection que semble vouloir insinuer l’idée du Coran incréé. Si le Coran est incréé, cela voudrait dire qu’il serait une sorte d’incarnation du divin sur terre, soit une matérialisation de Dieu parmi nous. Ce qui pose toute une série de difficultés facilement identifiables. C’est la raison pour laquelle les théologiens protestants dénomment cette pratique « l’inscripturation » (incarnare et scriptura). Mais dire que le Coran est créé, c’est impliqué qu’il doit être parfait. Mais par quoi ? Par la raison humaine. Le calife al-Ma’mûn a voulu faire en sorte que ce soit le calife qui tranche sur les questions légales et juridiques. Et non les religieux, puisqu’en disant que Seul Dieu devait gouverner à travers les sources du droit, ils étaient les seuls à pouvoir décider de ce que Dieu disait. Or, à travers, la diversité des écoles, la diversité des approches, des connaissances et des représentations, la loi était en vérité diverse. En centralisant la source du droit dans l’institution califale, al-Ma’mûn a voulu rapatrier le droit sous l’égide de l’État et le retirer des religieux. Pour ce faire, il a soumis tous les maîtres, enseignants et juges (qudât, sing. qâdi) à la question du Coran créé. Permettant à ceux qui le reconnaissaient de continuer leurs enseignements (et donc la formation des futurs juristes). Il faut reconnaître qu’à cette occasion, des personnages plus ou moins importants, plus ou moins connus, purent être battus, emprisonnés, ou le plus souvent, retirés de leurs charges d’enseignement. Comme cela a été le cas avec le traditionniste Ahmed b. Hanbal (m. 855), qui a été interrogé par le calife al-Mu’tassim, pourtant pas le plus enthousiaste à maintenir cette politique de la mihna (l’épreuve). Donc, contrairement à ce qui peut se dire jusqu’aujourd’hui, les califes n’ont jamais voulu imposer le mutazilisme aux gens, et certainement pas à l’ensemble du peuple. Mais ils ont voulu faire reconnaître un point de doctrine aux gens de pouvoir pour faire reconnaître la centralité de l’État. C’est sans doute la raison pour laquelle l’arabisant et spécialiste du monde musulman André Miquel voit dans la politique d’al-Ma’mûn la première tentative de laïcisation de l’histoire. Mais en aucune manière, il n’a été question d’une inquisition à l’instar de ce que connaîtra l’Espagne ou le Portugal des siècles plus tard. Évidemment, il y eut des épisodes malheureux, comme sous al-Wâthiq, calife très zélé, qui n’a pas hésité à faire preuve d’une certaine rigueur. Ainsi, les chroniques rapportent qu’il aurait exigé des prisonniers musulmans échangés contre les prisonniers chrétiens byzantins, que les musulmans crient sur le pont de l’échange (une sorte de Checkpoint Charlie avant l’heure) que le Coran était créé, sans quoi ils devaient rester prisonniers des byzantins. Plus grave, et malgré les efforts du juge suprême (qâdi al-qudât), le mutazilite Ahmed b. abî Du’âd (m. 854), al-Wâthiq condamnera à mort un traditionniste célèbre de l’époque, al-Khuzâ’i, et il exécutera lui-même la sentence avec son épée légendaire des Arabes, al-Samsâmah (Fendeuse). Mais cette période n’a pas empêché les autres religions de continuer d’évoluer normalement dans l’empire, et tous furent respectés comme d’habitude. Seule la classe des détenteurs d’autorités musulmans, ont été interrogés.

Un mouvement transversal

(Photo: wikimedia commonsGrande mosquée de Kairouan en Tunisie, dont la structure actuelle remonte à l’époque Aghlabide

Sous les Aghlabides en Ifriqyya (Tunisie actuelle plus quelques pans de l’Algérie et de la Libye) ; les émirs de la dynastie, mutazilites et de rite hanafites, ont alternés les qâdi al-Qayrawân, juge de Kairouan, équivalent du qâdi al-qudât dans l’Orient. Nommant tantôt un juge sunnite malikite, puis un juge mutazilite hanafite et ainsi de suite. Parfois, ils nommèrent deux juges en même temps, un de chaque tendance. Notons que le seul cadi de Kairouan qui se montra « obscurantiste » était le seul encore connu de nos jours, l’imam Sahnûn (m. 854). Dès qu’il prit la place de grand cadi, il fit arrêter son prédécesseur mutazilite, Ibn abî al-Jawâd et le fit systématiquement torturer jusqu’à ce que mort s’en suive. Sahnûn avait été nommé par le seul émir aghlabide sunnite malikite, Abû-l-Abbâs Muhammad I (m. 856). La région était alors partagée par plusieurs obédiences musulmanes : à côté des sunnites malikites et des mutazilites hanafites, il y avait des sunnites hanafites, mais aussi des kharijites de plusieurs tendances, notamment des suffrites et des ibadites. Des chiites zaydites dans le Maroc actuel ; c’est à cette époque qu’apparurent les premiers groupes chiites ismaéliens. C’est parmi l’un de ces groupes ismaéliens, la tribu berbère des Kutamas que les Aghlabides seront vaincus et remplacés par la dynastie Fâtimide.

Au final, que ce soit les Abbassides en Orient (Machrek) ou les Aghlabides en Occident (Maghreb) ; il n’y a aucune trace de tentative d’écrasement des autres groupes religieux ou d’imposition du mutazilisme. Bien au contraire, les maqâmât (cercles de discussions) semblent avoir été la règle. D’ailleurs, les débats n’ont manqué ni à Bagdad ni à Kairouan. Débats avec les traditionnistes (sunnites), mais aussi avec les chiites de tout type et les kharijites. Fidèles à la tradition mutazilite de neutralité, allez, osons l’anachronisme, à une forme d’œcuménisme islamique. Au Maghreb, les mutazilites ont souvent été associés aux kharijites, là-bas, ils étaient appelés « wassilites ». Ils favorisèrent l’installation d’un rescapé alide autour de Volubilis où celui-ci, Idris Ier, de confession zaydite (donc très proche du mutazilisme) eut le soutien du chef mutazilite de la tribu berbère des Awriba, Abû Layla Ishâq b. Muhammad b. Abdelhamîd (m. 808), pour fonder sa ville de Fès. Ils permirent à d’autres d’exercer la plus haute fonction religieuse comme nous l’avons déjà dit. En orient, le calife al-Ma’mûn avait nommé le chef de la Maison alide, et maître spirituel des chiites de son temps, l’imam Ali al-Ridâ comme successeur. Mais ce dernier a sans doute été tué avant (bien qu’il ait été plus vieux que le calife). Al-Ma’mûn avait même adopté la couleur verte des Alides pour mettre fin à l’opposition chiite-sunnite.

 

Même en dehors de l’islam, les mutazilites ont beaucoup débattus et récusés des croyances et des visions, notamment chrétiennes, de Dieu. Sans que cela ne se transforme jamais en persécution des minorités. Le cadi Abdeljabbar al-Hamadhani (m. 1025), cadi célèbre sur une grande région de l’Iran actuel regroupant des cités comme Rayy (environs de Téhéran actuel), Ahwâz, Romhurmuz jusqu’à la limite de l’Irak dans le Khûzistân actuel, n’a cessé de débattre avec les chrétiens nestoriens et jacobites notamment. Mais le mutazilisme jouera un rôle important dans l’histoire de la pensée juive, puisqu’il influencera de façon décisif un groupe qui à l’époque médiéval constituait jusque-là moitié des juifs de l’époque, à savoir le karaïsme. En effet, des penseurs karaïtes auront de grandes controverses avec les rabbanites (orthodoxes) et ces débats influenceront ces derniers comme Saadia Gaon (m. 942), grand opposant aux karaïtes, et l’une des sources majeures d’influence du grand rabbin Moïse Maïmonide (m. 1204). Tous deux de culture arabe et de religion juive. L’influence de Saadia Gaon aura même un rôle un peu plus distant sur une figure importante comme Rachi (m. 1105) mais dans une mesure moindre puisque ce dernier est ashkénaze et non de culture arabe. Dans les chroniques, le karaïsme est souvent désigné par le nom de « mutazilisme juif ».

Est-ce un hasard si c’est grâce à des groupes religieux minoritaires, ou disons, non-sunnites, que nous retrouvons parfois des manuscrits mutazilites, que la tradition historique considérait perdus ? Évidemment, non. Ainsi, des manuscrits de livres mutazilites ont été découverts dans une genizah (partie d’archivage des manuscrits trop usés pour être encore lus) d’une synagogue karaïte du Caire au XIXe siècle. Ou encore, d’autres manuscrits découverts dans le plafond d’une mosquée zaydite à San’a au Yémen au milieu du XXe siècle. D’autres découvertes ont été faites notamment en Iran. Le chiisme a fait bon accueil à la pensée mutazilite, comme le sunnisme, qui en a pris de grandes parts, mais qui a procédé à une forme de damnatio memoriae (effacement des mémoires) du mutazilisme dans son ensemble, qui est resté pourtant enseigné, comme en négatif (ce qu’il ne faut pas penser), jusque de nos jours. Comme le soufisme, le mutazilisme est peut-être la seule appartenance transversale de l’islam. Ainsi, vous pouvez être sunnite, chiite ou ibadite et soufi. De même, vous pouvez être mutazilite et sunnite (comme al-Jâhiz, ou al-Nazzâm par exemple), ibâdite (comme al-Assam ou Hishâm al-Fuwati, certains y ajoutent même Wâssil) ou chiite (comme Bishr b. al-Mu’tamar, ou encore Sharîf al-Murtadha).

Si nous n’avons pas évoqué la question de la guerre, c’est parce que les mutazilites n’ont pas innové de ce côté. Faisant la guerre quand il le fallait, suivant les usages de l’époque. Et à part une révolte, celle de Muhammad al-nafs al-Zakyya, Muhammad l’âme pure (m. 763) descendant du prophète, contre un calife considéré par certains comme lui-même mutazilite, il n’y a pas eu d’action politique particulière du groupe mutazilite. Non en raison d’une absence de doctrine politique élaborée (comme j’ai pu l’écrire auparavant), mais bien parce que le mu’tazilisme ait émergé, dans une matrice conceptuelle apolitique. Selon les auteurs de l’école eux-mêmes, c’est du rejet des oppositions politiques, que le mouvement s’est développé. N’oublions pas que le nom lui-même de « mu’tazila » veut dire, « se séparer », « se retirer ». C’est du rejet des querelles politiques que le mutazilisme semble puiser sa source. C’est sans doute la raison pour laquelle, la lecture mutazilite (hormis la branche shiite de l’école) de la politique qui finira par se constituer, semble avoir été proche de celle des kharijites, notamment des Najadât, pour qui, n’importe qui de vertueux peut devenir calife, à considérer que le califat soit nécessaire. Ce qui l’était pour des raisons politiques, mais non pas religieuses. Le califat n’est pas un devoir religieux, c’était une nécessité historique et politique. Mais en cas de régime vertueux, pas besoin de califat. Ainsi, nous sommes très loin du portrait à charge d’obscurantistes, que certains dans le sunnisme, aiment à dresser contre le mutazilisme dans son ensemble.

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