L’intérêt théologique qui régnait alors à Bagdad fit sortir les mutazilites de Kûfa et Basra. Cela se fit sous l’impulsion politique des Barmakides (vizirs de Hârûn al-Rashîd, 786-809) et d’al-Ma’mûn (813-833). La théologie prit de l’importance à cette époque car il fallait que les nouveaux convertis non-arabes s’attirent une légitimité : les Barmakides venaient ainsi de Balkh, et al-Ma’mûn résida à Marw en Transoxiane.

De plus, le fourmillements de groupes théologiques permit l’émergence de la disputatio islamique et de la théologie dialectique (kalâm). Les mutazilites se distinguèrent car ils parvinrent à transcender les anciens groupes politico-religieux (khârijites, chiites, murji’ites…) en concevant une « École de théologie orthodoxe globale ».

Al-Ma’mûn (813-833) et ses successeurs (833-847)

Sous al-Ma’mûn, un renouveau fut permis par les figures d’Abû l-Hudhayl al-ʿAllâf (m. 840) et son neveu al-Nazzâm (m. 835-845). Lorsqu’en 833, al-Ma’mûn imposa la doctrine du Coran créé, on identifia les mutazilites comme les instigateurs de cette réforme. Or, le calife avait probablement pris cette décision de lui-même, s’inspirant des anciens débats théologiques, pour asseoir son pouvoir spirituel sur la communauté (pour plus d’informations, cf. cette page). D’ailleurs, son principal conseiller était Bishr al-Marîsî (m. 833), partisan du déterminisme. Mais il est évident que les mutazilites ont dû approuver cette décision. Et Ibn Abî Du’âd (m. 854), juge suprême de la Mihna, était un mutazilite. Les mutazilites subirent ainsi les oppositions populaires, à l’époque fortement anti-intellectuelles.

Al-Mutawakkil et la fin de la Mihna (847-861)

Puis al-Mutawakkil (847-861) décida de changer de voie. En 848, il demanda aux traditionnistes de prêcher des hadîths selon lesquels Muhammad aurait condamné les mutazilites et leurs soutiens. La théologie dialectique fut ensuite interdite et les mutazilites furent chassés de la cour de Bagdad. Ce sont les ahl al-hadîth (partisans de la tradition) qui furent chargés d’interpréter la loi divine et de décider ou non de coopérer avec les califes.

Par conséquent, alors que le monde chrétien médiéval a mis au-dessus des sciences religieuses la théologie, c’est la jurisprudence et le droit qui prirent la tête des sciences entre les mains des oulémas, mettant au ban la théologie et la philosophie. C’est la raison pour laquelle l’aspect normatif de l’islam a été considérablement développé au cours de l’histoire oubliant toutes les autres facettes.

D’où la nécessité aussi dans cette entreprise de renouvellement de l’islam que propose le néo-mutazilisme de non seulement ne plus se tourner vers la recherche d’un Âge d’Or mais aussi, et surtout, d’en finir avec un islam normé, divisant le monde entre ce qui est licite ou non dans toutes les pratiques quotidiennes et sociales sans aucun usage de la raison et de l’analyse critique.

Suite de l’histoire ici

(Résumé de : BIANQUIS T. et alii (dir.), Les débuts du monde musulman (VIIe-Xe siècle). De Muhammad aux dynasties autonomes, Paris, PUF, 2012, p. 151-155)