Association pour la renaissance de l'islam mutazilite (ARIM)

Catégorie : Études libres Page 1 of 7

Billet #6: sourate 49, verset 10

Cette rubrique consiste à rédiger une petite réflexion fondée sur le verset du jour que me propose mon application de salât. Chaque jour un verset différent. Aujourd’hui, le verset provient de la sourate Les Appartements (al Hujurât).

1996, Medina, Saudi Arabia — The opening page of a Koran made in Istanbul in 1867 AD (1284 AH). — Image by © Kazuyoshi Nomachi/Corbis

إِنَّمَا الْمُؤْمِنُونَ إِخْوَةٌ فَأَصْلِحُوا بَيْنَ أَخَوَيْكُمْ وَاتَّقُوا اللَّهَ لَعَلَّكُمْ تُرْحَمُونَ

الحچرات، آية ١٠

Les croyants ne sont que des frères. Donc, réconciliez vos frères. Prémunissez-vous envers Dieu dans l’espoir d’entrer vous-mêmes en Sa miséricorde.

Coran, sourate 49, Les appartements, verset 10 (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Ce verset de la sourate Les appartements est sans doute l’un des versets les plus connus, et les plus utilisés, dès que couve un conflit entre musulmans, et pour cause. Comme je le fais souvent, je vais faire référence au verset qui le précède :

وَإِن طَائِفَتَانِ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ اقْتَتَلُوا فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا فَإِن بَغَتْ إِحْدَاهُمَا عَلَى الْأُخْرَى فَقَاتِلُوا الَّتِي تَبْغِي حَتَّى تَفِيءَ إِلَى أَمْرِ اللَّهِ فَإِن فَاءَتْ فَأَصْلِحُوا بَيْنَهُمَا بِالْعَدْلِ وَأَقْسِطُوا إِنَّ اللَّهَ يُحِبُّ الْمُقْسِطِينَ

الحجرات آىة ٩

Si deux partis d’entre les croyants se combattent, eh bien ! réconciliez-les. Si l’un d’eux avait commis un passe-droit au détriment de l’autre, combattez le coupable jusqu’à ce qu’il fasse retour au commandement de Dieu. Alors, s’il fait retour, eh bien ! réconciliez les uns et les autres dans la justice : soyez équitables, Dieu aime ceux qui opèrent dans l’équité

Coran, sourate 49 les appartements, verset 9 (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

La lecture vectorielle

En réalité, c’est toute cette séquence constituée des deux versets qui doit être méditée ici. L’application pour la salât de mon téléphone, mais aussi et sans doute des vôtres, nous envoie « le verset du jour »; ce qui n’est pas une chose mauvaise. Toutefois, bien souvent, en faisant cela, ces applications ont tendance à fractionner le texte coranique alors qu’il faudrait enfin être capable de le lire de façon plus « rattachée ». En ce sens, qu’il serait bon pour nous, musulmans (j’entends ici ceux et celles qui se reconnaissent comme tels et croient en Dieu, en la véracité du message muhammadien et du Coran et qui agissent en conséquence), de revenir au texte de façon plus rigoureuse, c’est-à-dire, en replaçant ce que nous lisons, ne serait-ce qu’au niveau littéraire, aux séquences qui précèdent et qui suivent, et plus largement, d’être capables d’aller lire tous les versets qui concernent la thématique qui nous intéresse afin d’avoir une compréhension dynamique, globale, du sens vers lequel le texte nous guide. L’historien et penseur tunisien, le regretté Mohamed Talbi (1921-2017) a qualifié cette façon de faire de « lecture vectorielle ». Il s’agit de ne pas se focaliser sur un verset spécifique, ou un bout de verset, comme c’est encore bien trop souvent le cas, pour privilégier une lecture plus globale de tous les verset attenants à ce même sujet. Seule façon d’avoir un aperçu honnête du sens du message coranique.

Prendre le verset 10 tout seul, comme me l’a proposé l’application, est un dommage si nous n’avons pas la curiosité de jeter un coup d’oeil sur ce qui précède et sur ce qui suit. Mais alors, pourrait-on m’objecter, « charité bien ordonnée commence par soi-même ». J’ai bien parlé du verset qui précède le 10, donc le neuvième verset, mis en exergue plus haut, mais quid du 11e ?

Une sourate testimoniale

En réalité le onzième verset entame une nouvelle séquence, bien que liée à la précédente, n’en demeure pas loin une nouvelle injonction morale faite aux croyants. Comme je l’avais déjà écris dans mon deuxième billet concernant cette sourate (mais un autre verset évidemment), « il faut rappeler que cette sourate, al-Hujurât, les appartements, comme la traduit Jacques Berque, est une sourate tardive, probablement révélée après la prise de La Mecque en 630, vers la toute fin de la mission du prophète Muhammad (sawas). Ce qui est frappant dans cette sourate, c’est son aspect général que l’on pourrait qualifier de testimonial. En effet, cette sourate insiste sur des conseils et prescriptions de bienséance morale. A cinq reprises, elle commence par « Ya ayyouha-l-ladhîna âmanou », « Ô vous qui croyez », ce sont des interpellations directes en direction des croyants pour leur dire ce qu’il faut faire. » Les deux versets que je mets en avant dans ce billet, constituent l’une des cinq interpellations faites aux croyants. Le onzième verset entame la cinquième.

Donc, restons concentrer sur les versets 9-10 de la sourate 49. Sourate tardive, al-Hujurât, livre tient son aspect testimonial du fait qu’elle livre une série de conseils à appliquer, puisque la mission du prophète Muhammad (sawas) se rapprochait de son terme. Des conseils éthiques, comme (dans le désordre et de façon non-exhaustive), le fait de ne pas parler fort en la présence du prophète (sawas), d’où l’on déduit que parler fort est un signe de manque de savoir vivre; ou encore, le fait de ne pas s’espionner, de se moquer les uns des autres, ou encore de médire des uns des autres. Le Coran rapproche même cette situation, le commérage, du fait de « manger de la chair de son frère mort » (verset 12). Et bien entendu, cette sourate, dans une des séquences adressées aux croyants, il est rappelé cet acte basique, qui est de toujours favoriser la conciliation et la réparation (« Fa-aslihou », le substantif étant solh), mais que l’exigence de vérité et de justice, pourrait nous amener à agir, armes à la main s’il le faut, toujours dans le but d’ordonner le convenable et d’interdire le blâmable. Car en l’occurence, quand bien même deux groupes de croyants s’opposeraient, il doit y avoir une solution pacifique, mais s’il n’y en a pas, alors il faut se mettre du côté des justes, non pour exterminer les autres, mais pour les ramener au solh, à l’amendement des esprits. Autrement dit, même le recours à la violence ne peut avoir pour objet l’annihilation de l’autre, mais l’imposition d’une correction (au sens de réparation). La racine du mot est s-l-h, qui donnera aussi le terme islâh que l’on pourrait traduire par réparation ou réformation.

la fraternité ne doit donc pas être comprise comme une autorisation au laisser-faire ou au passe-droit. Mais une exigence de toujours rester vigilant, et de toujours privilégier la justice car « Dieu aime ceux qui opèrent dans l’équité ». Sont équitables ceux qui retournent « au commandement de Dieu » qui consiste, justement, à ordonner le convenable et interdire le blâmable. La communauté musulmane a été voulue par Dieu répondant à ce pivot parmi d’autres. Dans la sourate 3, La famille de Imrân, le Coran dit :

وَلْتَكُن مِّنكُمْ أُمَّةٌ يَدْعُونَ إِلَى الْخَيْرِ وَيَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَيَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنكَرِ وَأُولَئِكَ هُمُ الْمُفْلِحُونَ

آل عمران، آية ١٠٤

« Que de vous se forme une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable, proscrive le blâmable : ce seront eux les triomphants »

Coran 3, La famille de Imrân, verset 104 (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Ainsi, et sans aucune contradiction mais avec une rigoureuse cohésion, le Coran ne cesse de nous renvoyer au fait que nos actes doivent être le reflet de notre foi. un bon frère ne peut vouloir pour son frère (ou sa soeur) que le bien, c’est-à-dire, la justice et l’équité. Et si son propre frère ou soeur se dérobe à l’équité et à la justice par intérêt personnel, alors il est de notre devoir, de frère ou soeur aimant.e, de rappeler notre frère/soeur à la justice. Car in fine, tout bon croyant qui aura vécu en état de sérénité, c’est-à-dire, qui aura vécu de façon totalement cohérente entre ses pensées et ses actions ne peut qu’espérer la justice de Dieu s’il a tenté toute sa vie d’être juste. Et « Dieu ne manque pas à Sa promesse », et Il sait le mieux.

Ô Dieu fais de nous des compagnons de la vérité, de la justice et de l’équité, et fais de nous des repentants sincères; Notre Seigneur, accorde-nous une miséricorde de Ton sein, ménage-nous de notre chef rectitude » Amin !

Dieu peut-il être injuste ?

Ces dernières semaines, et même ces dernières années, n’ont pas été avares d’événements extrêmement choquants et difficiles à admettre. Des actes de tueries collectives, tortures, viols, et même jusqu’au génocide à Gaza. Combien d’entre nous ont grandi avec l’expression « plus jamais ça » en y croyant, et combien d’entre nous déchantons devant l’atrocité que nous voyons passée quotidiennement dans l’actualité.

Bombardement au Liban (Photo : D.R.)

D’un point de vue religieux, ces événements donnent de nombreuses occasions à certains et certaines de remettre en cause le divin. Soit l’existence de Dieu, puisque si un Dieu existait, Il serait nécessairement bon, juste, et bienveillant, et Il empêcherait donc ces horreurs d’advenir ; mais puisqu’elles sont là, c’est que Lui n’est pas. Soit, Sa nature même ; puisque si Dieu est là, et qu’Il s’accommode de toutes ces horreurs, c’est qu’Il n’est ni bon, ni juste, ni bienveillant. Ce serait un Dieu de l’arbitraire et de l’injustice. Qu’à Dieu ne plaise (astaghfirullah). Ces interrogations peuvent paraître dures, mais il faut être capable de les écouter afin de pouvoir y répondre. Car en effet, si l’on considère qu’un Dieu bon, juste et bienveillant a créé toute chose, y compris les hommes, il est difficile d’admettre qu’Il accepte que ses créatures, censées être les joyaux de Sa création, commettent autant de mal, et fassent souffrir autant d’innocents. Autrement dit, c’est la question de la possibilité du mal qui interroge ici. A considérer qu’il y ait un Dieu créateur, Bon, juste et bienveillant, comment expliquer l’existence du mal ?

La question du mal

Pour répondre à cette question d’une perspective islamique (mu’tazilite en l’occurrence), nous devons d’abord comprendre la weltanschauung (vision du monde) issue du Coran. Pour simplifier sans aliéner le propos, disons que Dieu a décrété (Décret/qadha) de la création d’un monde doté de lois et de délimitations en mesure de permettre l’existence des Hommes (Mesure/qadar). Ainsi Dieu décrète de la création du monde et des Hommes, ce que nous appelons Qadha (Décret [divin]). Et Il a mis en place les conditions pour permettre aux Hommes de vivre et d’évoluer. Ce que nous qualifions de Qadar (dans le sens de ‘Mesure’, ce qu’il faut pour que le Qadha advienne). Trop souvent Qadha et Qadar ont été compris comme synonymes de « décret et destinée », dans un sens qui ferait du décret divin de la création de toute chose – Qadha- , simultanément, le scellement de la destinée -Qadar- individuelle de chaque individu. Dans cette perspective, Dieu aurait décidé de créer un monde habité par des Hommes complètement irresponsables de leurs actes, puisque voulus et réalisés par Dieu. Ce qui rendrait notre existence même absurde. Or, Dieu nous rappelle dans le Coran que « Dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour réside un signe pour ceux dotés de moelles [ceux qui raisonnent] » (III-190).

Autrement dit, le fonctionnement du monde et les éléments naturels eux-mêmes sont des supports à méditation pour les Hommes. Des supports, ou des signes qui indiquent leur Artisan. Mais alors, comment savoir que cet Artisan est juste ? Sans limites, Tout puissant, Omniscient, Dieu peut faire ce qu’Il veut. Il peut s’Il le veut jeter le juste en enfer et faire bénéficier du paradis à un individu vil. Mais voilà, il est difficile d’imaginer qu’un Dieu aussi expert, ayant façonné un univers si parfait et si harmonieux et où tout s’emboîte et s’enchevêtre aussi savamment, puisse être en même temps, injuste, arbitraire et tortionnaire, à l’image de ces rois imbus d’eux-mêmes et portés par leur pouvoir. Parce qu’ils peuvent, ils font. Dans ce cas, il faudrait s’imaginer un Dieu porté par Sa propre puissance et n’en faisant qu’en fonction de son bon plaisir.

Dieu est Juste et par-delà le mal

Pourtant le Coran nous enseigne que « Dieu s’assigne à Lui-même le rahma » (VI-54). Le terme de « rahma », qui renvoie à rahim, l’utérus, ou la matrice, est difficilement traduisible en français. Le plus souvent, les traducteurs optent pour « miséricorde ». Sans que cela soit faux, disons que ce terme ne rend compte que d’une façon partielle du sens de ce mot. Car tous les termes liés à la matrice doivent être mobilisés, miséricorde certes, mais aussi amour, protection, sécurité, chaleur…C’est cela que Dieu s’est prescrit à Lui-même, par conséquent, Dieu ne saurait être débordé par Sa propre puissance. Un autre verset, significatif de ce que cela veut dire est peut-être même plus explicite : « Nous [de majesté, donc Dieu] n’avons pas créé le ciel et la terre non plus que l’entre-deux, par jeu. Au cas où nous aurions voulu Nous donner divertissement, Nous l’eussions tiré de Notre sein., tant qu’à faire. Mais non ! Nous assénons au faux le Vrai, qui lui casse la tête, et voici le faux qui disparaît. Malheur à vous en vos affabulations » (XXI-16-18). Le « vrai », donc la connaissance est le critère nécessaire pour « casser » le faux. Le faux qui est un mal. Car le faux ne rend pas compte du réel. Et par réel, on peut comprendre, les besoins par exemple, ce qui est nécessaire, ce qui est vécu. Le faux n’en rend pas compte et peut poser davantage de soucis. Ainsi, Dieu ne fait que le bien, Il s’assigne à Lui-même la rahma qui l’empêche de mal agir. Mais le mal existe quand même, alors d’où provient-il ?

"Dieu s'assigne à Lui-même la rahma", Coran VI-54

Le mal provient, selon notre perspective, de la liberté humaine. La bonté de Dieu va jusqu’à nous permettre à nous, êtres humains, d’exercer notre liberté, quitte à ce que nous nous fassions du mal à nous-mêmes ou causons du mal à autrui. La bienveillance et l’amour de Dieu vont jusqu’à nous permettre de commettre ce qu’il déteste et dont Il nous interdit l’usage, comme l’injustice, la haine, la violence, l’humiliation. Mais sans la possibilité que ces choses-là existent ; l’Homme ne pourrait avoir l’occasion de choisir. Le choix implique nécessairement la possibilité d’avoir plusieurs options, d’avoir des alternatives. Or si le mal est nécessaire pour nous permettre le libre exercice de notre raison, cela ne veut pas dire que nous devons l’accepter et de renoncer à le repousser. Cela veut dire que nous devons employer notre raison pour améliorer notre condition. Ainsi les atrocités dont il était question en début d’articles n’ont rien de nécessaires et d’irrémédiables. C’est par l’action des Hommes que les Hommes souffrent. C’est donc aussi par l’action des Hommes que cette souffrance peut être combattue et repoussée. Par l’usage de la connaissance du vrai, donc de la raison et peut-être aussi de cette valeur coranique immense et à laquelle tout croyant devrait aspirer, à savoir la rahma. À l’échelle humaine, et pour qu’il soit fonctionnel, admettons que « rahma » veut dire « compassion. » Deux aphorismes rapportés du prophète, dont le Coran nous dit « Nous [Dieu] ne t’avons envoyé qu’en tant que rahma pour les univers » (XXI-107) disent, et de façon harmonieuse avec le Coran l’importance de la rahma en tant que valeur d’usage pour les croyants. Ainsi, le prophète nous enseigne que « celui qui n’accorde pas sa compassion aux gens, Dieu ne lui accordera pas la Sienne. » Ou encore, « Dieu n’accorde Sa compassion qu’à ceux de Ses serviteurs qui sont compatissants. »

Pour sortir du mal, notre compréhension de la religion islamique nous enjoint à utiliser la raison dans sa nature complète, froide et analytique pour connaître le factuel d’un problème. Et chaude et synthétique, pour comprendre comment la connaissance acquise par les faits (par la raison froide), puisse se traduire en réponse bénéfique et compatissante pour résoudre le problème à échelle humaine.

Avec beaucoup de retard et malgré le contexte, Eïdkom mabrouk

C’est avec quelques semaines de retard, et suite à quelques soucis techniques, que nous vous souhaitons à toutes et à tous un Eid mabrouk.

Cette fin de ramadan s’est vite accompagnée d’une nouvelle guerre déclenchée contre l’Iran. Nos pensées vont au peuple iranien qui devait déjà subir un pouvoir oppressif, et qui doit maintenant subir les bombardements « plein de soutien » de pouvoirs coloniaux.

Quant à la France, ces élections municipales ont été l’occasion de nouveaux accès et de propos, au moins, racistes. Soutien au maire de Saint-Denis Bally Bagayoko et à toutes celles et ceux qui ont eu, qui subissent, et qui subiront encore des propos injurieux, insultants, méprisants etc. Notre foi en Dieu nous apporte sérénité et confiance et nous aide à endurer un climat empoisonné.

Billet #5: sourate 11 verset 114

Voici un nouveau billet après quelques temps d’arrêt. Pour rappel, cette rubrique consiste à rédiger une petite réflexion fondée sur le verset du jour que me propose mon application de salât. Chaque jour un verset différent. Aujourd’hui, le verset provient de la sourate Hûd.

وَ أَقِمِ اَلصَّلاٰةَ طَرَفَيِ اَلنَّهٰارِ وَ زُلَفاً مِنَ اَللَّيْلِ إِنَّ اَلْحَسَنٰاتِ يُذْهِبْنَ اَلسَّيِّئٰاتِ ذٰلِكَ ذِكْرىٰ لِلذّٰاكِرِينَ

« Accomplis la prière aux deux pointes du jour, et au cours des heures de la nuit (qui leur sont proches). Les actions belles dissipent les mauvaises. Que cela soit rappel à ceux qui pratiquent le Rappel » (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Voici le verset du jour proposé par mon application de salât. Et quel verset…l’algorithme m’a proposé le verset 114, mais je n’ai pas pu résister d’y ajouter le verset qui vient immédiatement après, le 115 :

وَ اِصْبِرْ فَإِنَّ اَللّٰهَ لاٰ يُضِيعُ أَجْرَ اَلْمُحْسِنِينَ

« [Et] sois patient, Dieu ne laisse pas perdre le salaire des bel-agissants (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque) »

La salât comme fondement de leitmotiv d’action

Ces deux versets se situent dans une séquence où la révélation commence par édifier le prophète Muhammad (s) en première intention. En effet, quelques versets plus hauts, Dieu inspire au prophète : « Agis dans la rectitude, ainsi qu’il te fut ordonné, toi et quiconque avec toi se repent. Bannissez l’impudence ! Dieu sur ce que vous faites est Clairvoyant. » (verset 112). Autrement dit, dans l’attitude recommandée par Dieu, parmi la rectitude qu’Il nous prescrit, Il nous invite à prier à deux moments charnières de la vie d’un homme : à l’orée du jour et à la pointe extrême de la nuit. On commence la journée par un bain spirituel qui nous rapproche de Lui et nous prépare à faire face à l’angoisse de la vie en société ; puis, en fin de journée, pour nous épurer, nous laver des journées riches en soucis, dilemmes et autres équations insolubles. En un mot, la vie. Mais la vie n’est pas vaine, et nos souffrances du quotidien ne sont pas des fins en soi, mais juste des étapes. C’est pourquoi Dieu nous dit qu’il faut être patient. Car Dieu est absolument juste, aucun des efforts que nous faisons n’est perdu. Nous prions au début du jour et à sa fin, plus quelques autres moments conformément au verset 78 de la sourate XVII al Isrâ (le trajet nocturne) :

أَقِمِ اَلصَّلاٰةَ لِدُلُوكِ اَلشَّمْسِ إِلىٰ غَسَقِ اَللَّيْلِ وَ قُرْآنَ اَلْفَجْرِ إِنَّ قُرْآنَ اَلْفَجْرِ كٰانَ مَشْهُوداً

« Accomplis la prière entre le déclin du soleil et l’obscurcissement de la nuit ; la psalmodie du Coran à l’aube : le Coran de l’aube a des témoins »

…et comme source cathartique

Dans ce verset, le déclin du soleil (dulûk al shamsi) commence juste après son zénith (dhuhr), englobe l’après-midi (‘asr) et va jusqu’au crépuscule. Quant à l’obscurcissement de la nuit, cela commence évidemment avec le crépuscule (maghreb) et atteint l’obscurité complète lorsque les dernières lueurs (rouge) du soleil disparaissent (ichâ). Puis le verset insiste sur l’importance particulière du Coran de l’aube (fajr), moment singulier, début de la journée et moment dans lequel débute notre activité, ce qui doit marquer la dynamique dans laquelle on souhaite inscrire cette activité.

L’aube, c’est le lever du soleil, et avec lui, le début de notre action. « Le Coran de l’aube », relève de l’intention qui va guider notre journée. Le Coran que l’on récite dans cette première prière diurne (de jour) doit guider nos intentions de la journée, agir à la fois comme base de méditations pour notre journée, et pourquoi pas, comme leitmotiv, ou base d’action pour cette même période. Du reste, les anges sont témoins de ce que nous récitons, mais aussi de ce que nous accomplissons (ou pas) en relation de notre récitation coranique.

En outre, comme le rappelle le fameux hadith rapporté par Abu Sa’id al Khudhri où le prophète Muhammad (s) comparaissait la salât à un fleuve où l’on se nettoie « à chaque fois qu’il (le croyant) fait un péché puis invoque et demande pardon, il lui est pardonné ce qu’il a fait avant elle. » La salât est cathartique (purificatrice), elle nous lave de nos péchés.

Ainsi, le verset invoqué de la sourate Hûd, insiste sur deux moments précis pour accomplir la salât car d’une part, elle nous fait commencer la journée et inscrire notre action dans un cadre dynamique. Comme une feuille de route qui nous rappellerait l’importance de la générosité, de la compassion, du savoir, ou de l’équité, selon les versets que l’on aura récités. Mais d’autre part, surtout lors de la prière nocturne, la salât nous purifie, nous lave de ce que nous aurions mal fait ou mal agis. C’est ce que veut dire la suite du verset, l’action belle est toujours supérieure à la mauvaise. Elle l’efface. Seuls ceux qui connaissent le Rappel (dhikr) de Dieu y ont recours. Charge donc aux croyants sincères de se rappeler de cela, d’inscrire leurs actions dans le cadre coranique et de ne jamais oublier la clémence et la compassion de Dieu qui nous permet de racheter une mauvaise action par une bonne.

En dernière analyse, peut-être est-il plus juste de rappeler que la salât véritable, al salât al wistâ, que l’on peut traduire par « la prière médiane » et qui a fait couler beaucoup d’encre en analyse et en interprétation.

حٰافِظُوا عَلَى اَلصَّلَوٰاتِ وَ اَلصَّلاٰةِ اَلْوُسْطىٰ وَ قُومُوا لِلّٰهِ قٰانِتِينَ

« Soyez assidus aux prières, surtout à la prière médiane. Dressez-vous vers Dieu en dévotion » (trad. Le Coran essai de traduction, de Jacques Berque)

Pour ma part, j’ai toujours considéré que toutes nos actions devaient être placées sous le regard de Dieu. La salât formelle est un moment particulier qui nous permet de matérialiser concrètement ce lien spirituel et de nous structurer. La prière médiane dont il est question ici, peut, peut-être, être comprise comme notre action, notre manière d’être, de dire et de faire pendant la journée, pendant ce temps intermédiaire entre deux salâts, à savoir celle qui ouvre la journée et celle qui l’a clôt. Alors dressons-nous en dévôtieux et dévôtieuses, non seulement dans les actes du culte, mais aussi et surtout, dans notre vie de tous les jours.

Wa Allahu a’lam…    

Compte-rendu sur le « rapport » commandé par l’Élysée sur « l’islamisme » et les « Frères Musulmans »

Compte-rendu détaillé et argumenté sur le rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » et qui en montre la partialité et le potentiel danger qu’il porte contre le vivre-ensemble et plus largement contre les idéaux républicains. L’autrice, Aurore Nerrinck est médiatrice culturelle, formatrice et éditrice. Son travail articule l’histoire de l’art, l’archéologie, l’anthropologie et les enjeux contemporains qu’elle explore, notamment autour des questions de pouvoir, de justice sociale, de mémoire et de spiritualité critique.

J’ai lu le rapport « Frères musulmans et islamisme politique » en France, commandé par le Président de la République et publié en mai 2025 dans un contexte de crispation politique et sécuritaire. Voici mon analyse. 

– Une illégitimité académique manifeste

A bien des égards, ce rapport constitue une production idéologique, politiquement instrumentalisée, méthodologiquement faible, et structurellement à charge, qui mobilise le vocabulaire de la recherche pour soutenir une stratégie de désignation, de surveillance et de disqualification.

Sur le fond comme sur la forme, le rapport viole plusieurs principes fondamentaux de la recherche publique :

 • Absence de pluralité : aucune parole issue des milieux visés n’est interrogée ni restituée. Les dynamiques internes, les tensions doctrinales, les contradictions sont invisibilisées.

 • Références floues, méthodologie opaque : les sources ne sont pas toujours identifiables avec précision, les citations ne sont pas systématiquement contextualisées, et l’articulation méthodologique reste lacunaire. On est loin des standards exigés d’un travail universitaire sérieux.

 • Postures idéologiques non discutées : des notions controversées comme « l’islamophobie » sont décrites comme de simples outils de victimisation ou de stratégie militante, sans prise en compte de leur reconnaissance juridique (ex. rapport de la CNCDH) ou de leur traitement sociologique dans la recherche internationale.

Ce biais est renforcé par le recours à des sources provenant de think tanks sécuritaires ou de groupes d’influence politique, souvent financés par des réseaux conservateurs voire d’extrême droite, comme le Gatestone Institute, l’Austrian Documentation Centre ou Policy Exchange. Aucun croisement avec d’autres approches (notamment en sociologie, anthropologie ou science politique critique) n’est proposé, accentuant la lecture à sens unique.

Ce rapport ne produit pas de savoir, il construit une accusation. Il ne procède pas par démonstration, mais par suspicion. Il n’analyse pas, mais il oriente.

– Une commande présidentielle : confusion grave entre expertise et pouvoir

En premier lieu, ce rapport n’est pas un travail académique libre : il est commandé par le Président de la République, dans une logique stratégique de lutte contre le « séparatisme ». Cette origine confère au rapport une dimension stratégique, au service d’une politique de désignation, de contrôle et de marginalisation de certains courants religieux et militants. 

– Une production sans savoirs : un recyclage à visée stratégique

Aussi, ce qui frappe à la lecture du rapport, c’est qu’on n’y apprend rien. Aucun éclairage inédit, aucune mise en perspective rigoureuse, aucun croisement disciplinaire ne permet de renouveler la compréhension du sujet. Le rapport ne produit aucun savoir neuf : il aligne des éléments déjà largement médiatisés ou institutionnalisés, les agence selon une hypothèse de départ idéologique, et les reconfirme en boucle. 

Encore une fois, ce n’est pas une recherche, mais une opération de confirmation. Un exercice de renforcement discursif, qui valide ce que l’on veut prouver. Le document n’éclaire pas mais désigne ; il n’analyse pas mais accuse. Et c’est précisément ce qui en fait un instrument politique, et non un travail scientifique.

– Des apports mineurs, vite neutralisés par la lecture à charge

On peut reconnaître au rapport certains apports documentaires : un effort de cartographie des réseaux transnationaux, des données sur la structuration institutionnelle de certains courants islamistes, ou encore une mise en contexte historique – certes partielle – de l’implantation de ces dynamiques en Europe. À plusieurs reprises, le texte admet aussi, à demi-mot, les lacunes de l’État français en matière de dialogue avec les représentants musulmans, ou les tensions générées par un vide institutionnel prolongé. Ces éléments pourraient, dans un autre cadre, nourrir un débat pluraliste et informé. Mais ici, ils sont rapidement absorbés dans une lecture univoque. Le cadrage général – marqué par la suspicion, le soupçon de dissimulation, l’idée de subversion larvée – neutralise toute portée analytique de ces données. Les faits, même valides, sont systématiquement réinterprétés à travers un prisme idéologique orienté, sans jamais ouvrir la possibilité d’une lecture alternative. Ce qui pourrait nourrir la complexité sert ici à renforcer une logique de disqualification. C’est là que réside la limite structurelle du rapport : même ses apports ponctuellement intéressants sont instrumentalisés pour consolider une démonstration à charge.

– Passages minoritaires : reconnaissance marginale des exclusions systémiques

On ne peut non plus ignorer que le rapport contient, à la marge, quelques passages qui proposent des pistes potentiellement constructives. Il est notamment question de renforcer l’enseignement de l’islam à l’université, de valoriser l’apprentissage de l’arabe, de doter l’école publique de moyens accrus et de casser les ghettos sociaux. Le texte reconnaît même, à un moment, que les musulmans en France peuvent légitimement se sentir marginalisés, notamment en raison de certaines positions diplomatiques françaises, ou d’un climat de défiance généralisée. Il s’agit là de rares effets de reconnaissance des dynamiques systémiques d’exclusion.

Mais ces éléments, bien que présents, sont isolés, non développés, et insérés dans une démonstration largement à charge. Leur existence n’annule en rien le caractère profondément orienté du rapport. Ils apparaissent davantage comme des notes de bas de page que comme des propositions structurantes, vite absorbées par un cadrage général marqué par la suspicion, le soupçon de duplicité, et l’obsession du contrôle.

Par honnêteté intellectuelle, il convient de mentionner ces ouvertures. Mais elles ne suffisent ni à équilibrer la lecture, ni à atténuer les risques qu’un tel texte fait peser sur le débat démocratique.

– Des affirmations infondées et généralisantes : le cas du « voilement des petites filles »

Parmi les nombreux partis pris du rapport figure l’idée d’une « généralisation du voilement des petites filles dès l’âge de 5-6 ans ». Cette affirmation est gravement trompeuse, car elle repose sur aucune donnée statistique sérieuse, aucune enquête représentative, et aucune méthodologie transparente. Elle alimente un imaginaire alarmiste, fondé sur l’exception érigée en norme, et contribue à construire un discours d’alerte sans fondement empirique.

En diffusant ce type de raccourci, le rapport participe d’un discours anxiogène, où les enfants deviennent les symboles d’un supposé endoctrinement religieux, sans preuve, sans contextualisation, et sans pluralité des regards. Cela relève moins de la recherche que de la rhétorique politique, et renforce les stéréotypes les plus virulents à l’égard des familles musulmanes.

Ce genre d’affirmation, présenté comme une évidence, est symptomatique du fonctionnement du rapport dans son ensemble : il énonce, accuse, projette, mais ne démontre pas.

– Le ciblage du monde associatif : un renversement de la responsabilité

L’un des effets les plus inquiétants du rapport est son ciblage du tissu associatif, en particulier éducatif et culturel. Ces structures sont décrites comme des vecteurs d’influence idéologique, voire comme des instruments d’endoctrinement ou d’entrisme. Or ce que le rapport évacue totalement, c’est que ces associations sont nées, dans leur grande majorité, comme des réponses à des carences institutionnelles. Elles interviennent là où l’État a failli, dans des quartiers relégués, auprès de publics discriminés, souvent pour compenser l’inégalité d’accès aux droits, à l’éducation, à la culture, à l’emploi.

Leur action relève le plus souvent d’une logique de justice sociale, non d’un projet politique caché. Les pointer du doigt, sans jamais interroger les inégalités systémiques qui ont rendu leur existence nécessaire, revient à renverser la charge de la preuve, et à blâmer les mécanismes de survie plutôt que les causes du mal. Ce glissement est non seulement injuste : il est dangereux, car il contribue à affaiblir les rares relais d’émancipation disponibles dans certains territoires, au nom d’une logique sécuritaire aveugle.

Ce n’est pas l’associatif qui menace la République. C’est l’abandon républicain qui a nécessité son émergence.

– Une dérive de la laïcité : la neutralité instrumentalisée

Le rapport affirme défendre la laïcité, mais il en propose une lecture profondément dévoyée. En amalgamant religiosité, engagement politique et subversion supposée, il transforme un principe de neutralité de l’État en outil d’exclusion ciblée.  Plutôt que de rappeler sa vocation première – garantir la liberté de conscience et l’impartialité de l’État – il la mobilise comme un outil de surveillance, voire de mise à l’épreuve de certains citoyens. En amalgamant religiosité visible, engagement politique critique et menace de subversion, il transforme la laïcité en critère de loyauté et en instrument d’exclusion ciblée. 

Dans cette logique, une pratique religieuse exprimée collectivement devient suspecte en soi. La neutralité de l’État est confondue avec une exigence de neutralité imposée aux individus. Ce glissement est dangereux : il fragilise le cadre pluraliste et transforme un principe protecteur en mécanisme de disqualification, incompatible avec les fondements démocratiques qu’il est censé garantir.

– L’instrumentalisation implicite de la question palestinienne

La cause palestinienne, lorsqu’elle est évoquée, ne l’est pas pour ce qu’elle représente – une lutte anticoloniale, un engagement politique ou humanitaire – mais comme marqueur d’adhésion à un islamisme radical. Ce glissement est profondément dangereux : dans un contexte de criminalisation croissante de la solidarité pro-palestinienne, cette lecture contribue à la disqualification des mouvements antiracistes et internationalistes.

En agissant ainsi, le rapport outrepasse les principes de la laïcité : il prend position dans un débat international complexe, définit les frontières du politique autorisé, associe des causes à des risques religieux. Cela constitue, au sens strict, une atteinte à la laïcité : non pas de la part des militants, mais de la part de l’État lui-même.

– Un cadre politique assumé : vers un contrôle généralisé

Le rapport ne se contente pas de dresser un constat. Il propose un plan d’action politique : exclusion des financements publics, fichage, contrôle des formations, disqualification dans l’espace public. Il s’inspire ouvertement de politiques étrangères (Autriche, Royaume-Uni) critiquées pour leur brutalité et leur inefficacité. Cette dimension n’est pas présentée comme une hypothèse ou une voie parmi d’autres : elle est posée comme évidence.

L’objet de la recherche n’est donc pas la compréhension, mais la gestion, la normalisation et l’endiguement d’un phénomène supposé menaçant – sans preuve directe, souvent par inférence, et toujours sans contradiction.

– Un amalgame latent, mais systématique

Le cœur du rapport repose sur un amalgame, parfois subtil, souvent explicite, entre :

 • islam politique et salafisme,

 • réseaux transnationaux et pratiques religieuses locales,

 • revendications identitaires et subversion,

 • critique de la laïcité et projet anti-républicain.

L’effet produit est celui d’un continuum menaçant, où toute forme d’expression musulmane organisée – même pacifique, même intégrée aux dispositifs institutionnels – peut être perçue comme suspecte, voire dangereuse. Cela rend impossible toute lecture pluraliste ou différenciée.

– Un climat politique délétère : ce que ce rapport permet

Ce rapport arrive dans un moment marqué par :

 • la loi sur le séparatisme (août 2021),

 • la dissolution d’associations (CCIF, Barakacity, etc.),

 • l’interdiction de manifestations pro-palestiniennes,

 • la disqualification des chercheurs critiques,

 • la surveillance des pratiques religieuses visibles.

Et donc dans un moment politique et médiatique particulièrement critique, où la désignation des musulmans comme problème de sécurité intérieure est devenue un reflexe institutionnalisé, convergeant vers une normalisation du soupçon.

Dans un tel contexte, publier un document aussi orienté, sous une bannière scientifique, avec l’onction du pouvoir exécutif, n’est pas anodin : c’est activer une mécanique de légitimation pseudo-rationnelle d’un projet sécuritaire, et contribuer à la mise en silence ou en marginalité d’une partie de la population. Ce rapport ne décrit pas un phénomène : il participe d’un glissement politique en cours.

Il faut mesurer la portée de ce texte non seulement à l’aune de ce qu’il dit, mais à l’aune de ce qu’il autorise. Et ce qu’il autorise – par le vocabulaire, par les amalgames, par la posture – c’est une logique de désignation, de surveillance, et de restriction des libertés, sous couvert d’analyse savante.

– En résumé

Ce rapport n’est ni un outil de compréhension, ni un travail scientifique. Il constitue une production politique, au service d’une logique sécuritaire. Il masque son orientation idéologique sous l’apparence de la neutralité académique, tout en étant utilisé pour justifier des politiques d’exception. C’est un instrument de désignation et de disqualification.

Cela engage la responsabilité de l’État, mais aussi celle du champ intellectuel, face à une dérive autoritaire de plus en plus visible.

Le livre des cinq fondements (traduction française)

En voici une traduction attendue. Le Kitâb al-usûl al-khamsah du qâdi Abdel Jabbâr est un cours traité, une sorte de précis théologique qui présente les cinq fondements de l’école, ou plutôt du mouvement mu’tazilite. L’auteur, mort en 1025, est l’un des auteurs les plus connus et des plus fameux, notamment sur la question du fiqh et des usûl al-fiqh, soit le droit islamique et le fondement du droit islamique (que je préfère appeler théologie pratique et fondement de la théologie pratique).

Depuis le XIe siècle, la persécution des mu’tazilites et la destruction de leurs ouvrages et héritage ; la connaissance de leur doctrine et des différentes nuances qui compose leur mouvement s’est surtout faite au travers d’une littérature que l’on peut considérer comme hostile au mu’tazilisme. Ce qui avait pour conséquence d’en donner un aperçu biaisé. Ce n’est qu’à partir du XIXe et du XXe siècle que des ouvrages ont été découverts, pour une part dans la guénizah du Caire autour des années 1890, et dans la grande mosquée de Sanaa au Yémen autour des années cinquante. Parmi les manuscrits découverts, des écrits du qadi Abdel Jabbâr, connus par ailleurs, mais que l’on croyait perdus. Notamment sa somme théologique, Kitâb al mughni fi abwâb al adl wal Tawhîd, Le traité complet sur les questions relatives à l’Unicité et à la justice, avec seize volumes découverts sur les vingt que compte l’œuvre ; et un petit traité, Le traité des cinq principes, aussi traduit par Le livre des cinq fondements.

C’est cet ouvrage que nous présente aujourd’hui l’ami et frère Yassine Zitouni, qui a fait un énorme travail de traduction, travail que nous comptions faire mais, mais impossible par manque de temps. Heureusement, le frère Yassine était là. Tâche dont il s’est admirablement occupé. Traduire n’est pas chose aisée, et cela prend un temps considérable.

Ce livre, présente sous forme d’échange un compendium (synthèse) des cinq principes autour des quels se retrouvent les mu’tazilites anciens et nouveaux. L’Unicité de Dieu, la justice divine, la promesse [du paradis] et la menace [de l’enfer], éternelles dans les deux cas. La demeure intermédiaire du musulman fautif et l’ordre moral. Le tout sous forme de questions réponses : « si on te demande… », « dis :…. ». L’ouvrage est très instructif et montre bien les grands principes de l’École, quand bien même, sur un certain nombre de points, l’auteur semble faire des concessions au sunnisme (interrogation dans la tombe juste après la mort, messianisme eschatologique). Le qadi écrit à une époque où le mutazilisme, bien que toujours vivant et brillant, était en danger. Donc, les mu’tazila de l’époque, le qadi Abdel Jabbâr (m. 1025) en tête, mais aussi le commentateur Zamakhshari (m. 1144) sont ce que j’appelle des Tardifs, et eux vont vouloir se concilier ou se rapprocher quelque peu du sunnisme. Là où les pionniers (Nazzâm, al Assam, al-Isfahâni etc) n’hésiteront pas à s’inscrire en faux avec cette attitude.

Lisez ce livre, c’est une ressource nécessaire et instructive sur le mu’tazilisme.

Billet #4: sourate 75, verset 16

لَا تُحَرِّكْ بِهِ لِسَانَكَ لِتَعْجَلَ بِهِ

« N’agite pas ta langue pour le hâter » 

Sourate 75 (al-Qyyâma), verset 16

Voici le verset que me propose à la lecture mon application qui me donne les horaires de la salât ainsi que la boussole, et le nécessaire de survie cultuel à la vie quotidienne.

Comme je l’avais écrit en présentant cette rubrique, le deal, si j’ose dire, était d’écrire un billet à partir du « verset du jour », à savoir, une sélection faite par l’IA de l’application, et qui me propose chaque jour un verset à méditer. Exercice que je ne prends pas toujours le temps de faire mais qui est, en réalité, essentiel.

Double interprétation au moins…

Ainsi, le fameux verset en question d’aujourd’hui est celui-ci : « n’agite pas ta langue pour le hâter », tiré de la sourate al-Qiyyâma, la Résurrection. En lisant ce verset court, j’avoue avoir été interpelé. Je l’ai été parce que je me disais qu’il fallait absolument que j’écrive quelque chose pour faire vivre le site, mais je séchais un petit peu. Puis, j’ai ouvert l’application et regardé quel était le verset du jour. Et je tombe sur un propos qui appelle à contenir son envie d’exprimer une chose qui nous paraît importante. Attention, le verset en question évoque de façon allusive deux interprétations (au moins) possibles. Dieu s’adressant au prophète et lui rappelant qu’il n’avait pas à vouloir hâter la révélation de la parole divine (au sens figuré). Ou, il est possible, au vu du contexte du passage, de comprendre qu’il s’agit de parler du livre des œuvres de la personne qui passera devant Dieu après la résurrection. Le verset suivant permettant cette double interprétation puisqu’il y dit : « à Nous de l’assembler en d’en fixer la lecture. »

…Mais là n’est pas la question

Quoiqu’il en soit, un billet n’a pas vocation à être une exégèse aboutie, mais à communiquer un ressenti, une impression. Et l’impression que j’aie ressenti est que je n’avais pas à vouloir forcer les choses, me forcer à écrire et à vouloir communiquer même si ce que j’avais à dire me paraissait important. Ce verset m’a comme détendu et permis de prendre la plume (ou le clavier) de façon sereine et l’esprit léger. C’est là où l’on voit comment des passages coraniques que d’aucuns n’estiment compréhensibles qu’en prenant en considération nombre de facteurs complexes, peuvent tout à fait parler directement à notre conscience, en fonction de ce que nous faisons. De nos petits problèmes quotidiens, et de nos petits intérêts. C’est la partie la plus vivante, et sans doute la plus vécue par ceux et celles qui fréquentent le texte au jour le jour. C’est la partie qui emporte nos émotions et qui est, tristement et nécessairement, la plus laissée pour compte par tous les coranologues. Même si certains d’entre eux insèrent une phrase dans ce sens. Mais que vaut une phrase dans une œuvres complète faite de livres, d’articles, de conférences etc.

C’est là où l’aspect créé, c’est-à-dire, vivant du texte apparaît le mieux. Que Dieu nous en facilite la lecture et la méditation. Amine !

Le mutazilisme, une quête de Justice

Dans la pensée mutazilite, la justice divine est un principe fondamental : Dieu est vu comme étant intrinsèquement juste, et aucune de ses actions ne peut être injuste. Nous, mutazilites, nous insistons sur le fait que l’homme a un libre arbitre, ce qui signifie que chaque individu est responsable de ses actions et de ses choix. Nous voyons la justice comme la qualité divine par excellence et la principale caractéristique du gouverneur idéal et du juge.

Billet coranique #3 : sourate 62, verset 9

يٰا أَيُّهَا اَلَّذِينَ آمَنُوا إِذٰا نُودِيَ لِلصَّلاٰةِ مِنْ يَوْمِ اَلْجُمُعَةِ فَاسْعَوْا إِلىٰ ذِكْرِ اَللّٰهِ وَ ذَرُوا اَلْبَيْعَ ذٰلِكُمْ خَيْرٌ لَكُمْ إِنْ كُنْتُمْ تَعْلَمُونَ 9

Vous qui croyez, quand on vous appelle à la prière à un moment d’un vendredi, empressez-vous au Rappel de Dieu. Laissez-là toute transaction : meilleur ce sera pour vous, si vous saviez…

Le déterminisme chantre du libéralisme économique

Ce verset peut être lu et apprécier dans la droite ligne de l’article portant sur la traduction de l’article portant sur la comparaison faite par des mutazilites arabophones entre les approches mutazilite et acharite quant à la question de la fixation des prix des objets. Partisans du libre-arbitre, les mutazilites appellent à l’intervention de l’État en cas de flambée des prix. Car nous sommes responsables et libres d’agir sur les choses. Là où les acharites, partisans du déterminisme divin, acceptent que certains ne puissent pas suivre. Pour eux, c’est la volonté divine.

L’importance de l’esprit

Évidemment, en bons mutazilites que nous sommes, nous refusons cette conception. Et nous la refusons car elle n’est pas acceptable d’un point de vue rationnel (nous pouvons agir), éthique (nous devons refuser l’iniquité) et scripturaire (l’enseignement coranique). Ce billet va me permettre d’illustrer le refus coranique de subir la réalité économique grâce à ce verset que je rappelle : « Vous qui croyez, quand on vous appelle à la prière (salât) à un moment du vendredi, empressez-vous au Rappel de Dieu. Laissez-là toute transaction : meilleur ce sera pour vous, si vous saviez »

La partie italique en gras est essentielle. Dans un billet, il ne s’agit pas d’aller trop loin dans une approche exégétique, mais disons, de montrer une orientation, une direction que prend le texte. Ici, cette direction, c’est le fait de marquer la supériorité de l’esprit sur la matière.

Salât et transactions

Les vendredis, à un moment de la journée, lorsqu’on est appelé à la salât, nous sommes appelés à entrer en « lien », en « rapport » avec Dieu. Le mot salât, vient de si-la, qui veut dire « lien. » Ainsi, au moment où le « lien » avec Dieu doit être accompli, on cesse les transactions, on cesse tout commerce (au sens étymologique) avec l’argent pour mettre en avant l’importance de l’éveil spirituel. Car l’éveil spirituel est meilleur pour tous, mais en prenons-nous vraiment conscience ?

C’est la raison pour laquelle il faut insister pour que la salât al-jumu’a, prière du vendredi, doit être accomplie au moment du zénith, au cœur de la journée, au cœur du moment des échanges pour montrer que l’esprit doit s’imposer sur la matière. Il y a presqu’une sorte de contre-sens à vouloir accomplir cette prière collective en fin de journée au moment où la journée de travail est finie. Et Dieu sait le mieux.

Comparaison sur la question de la fixation des prix entre mutazilite et acharite

Texte cité, traduit de l’arabe, et extrait d’un groupe de discussion mutazilite arabophone sur les réseaux sociaux, le compte de l’auteur est au nom du Qadi Abdeljabbar al-Hamadhani, mais lui-même cite cette comparaison sans en être à l’initiative.

Image tirée d’un compte Fcb au nom du cadi Abdeljabbar al hamadhani (photo: D.R)

Les extraits :

« La rareté d’une chose provoque une demande forte. Ce qui produit un grand nombre de demandeurs par rapport aux stocks disponibles. Ceci fait augmenter le prix de la chose en question. Cette augmentation est du fait de personne inique. Cette augmentation des prix est telle qu’elle entraine une corruption qui touche essentiellement les plus pauvres. Il incombe alors au pouvoir public d’intervenir pour faire baisser le prix des objets afin de permettre aux plus pauvres de mieux vivre leurs vies ». al-Mughni, Qadi Abdeljabbar, théologien et juriste (mutazilite & shafiite m. 1025).

« L’augmentation ou la baisse des prix dépend de l’offre et de la demande. La fixation de l’ensemble des prix revient à Dieu, exalté soit-Il, parce que c’est Lui qui créé la demande, et c’est aussi Lui aussi qui octroie l’offre et permet jusqu’au monopole ». al-Tamhîd, al-Bâqilâni, théologien et juriste (acharite & malikite m. 1013).

Analyse

Ainsi, à partir du moment où pour le mutazilite, l’être humain est libre et est créateur de ses actes, c’est lui qui fixe les prix des choses. Cela ne veut pas dire que la règle de l’offre et de la demande ne tient pas, cela veut dire que c’est aux hommes, et surtout aux détenteurs de l’autorité publique d’intervenir pour que les plus faibles ne soient pas exclus de la possibilité, eux aussi, de se procurer ce dont ils pourraient avoir besoin.

Alors que pour l’acharite, qui rejette la liberté humaine, et fait de Dieu Le seul créateur de toute chose, y compris de la fixation des prix ; Ces prix sont absolus, ils doivent juste être acceptés tels quels. L’autorité publique n’a pas son mot à dire et ne peux rien réguler du tout. C’est comme ça.

Donc si quelque chose coûte beaucoup trop chère, mettons des médicaments par exemple, non-remboursés par la sécu. Un acharite vous dira que c’est Dieu qui la voulu. Alors qu’un mutazilite vous dira que c’est au pouvoir public d’intervenir pour faire en sorte qu’un médicament non pris en charge par la sécu le soit. Ou que l’État (puisque c’est de cela qu’il s’agit) fasse baisser le prix, autrement dit qu’il régule.

Conclusion

Dans cette petite comparaison, il apparait clairement que les conséquences pratiques des principes théologiques essentiels mènent à une différence essentielle. Alors que le mutazilisme, partisan du libre arbitre, invite les pouvoirs publics à intervenir pour réguler les prix. L’acharisme, partisan du déterminisme divin et du fait que Dieu seul est Créateur de toute chose, y compris des actions humaines, ne tente aucune régulation et considère que les prix relèvent de la volonté divine. Au risque de quelque anachronisme, on peut dire que l’approche mutazilite est économiquement interventionniste. Alors que celle des acharites est économiquement libérale. Il ne serait pas excessif de rapprocher le point de vue acharite avec celui du philosophe écossais Adam Smith (m. 1790) pour qui le marché se régule tout seul grâce à « la main invisible » du capitalisme. L’État n’a pas a intervenir, le marché se régulant tout seul sagement comme sous la conduite d’une main invisible et sage. Un acharite ne saurait qu’approuver cette vision, d’autant plus que pour lui, cette main, c’est en réalité celle de Dieu. Or la réalité économique contemporaine et l’ultra-libéralisme nous ont montré l’inanité d’une telle conception.

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