Le Coran nous offre une véritable anthropologie. La vision de l’Homme qu’on y trouve est tout à fait inspirante et doit nous pousser à nous réaliser pleinement et à entrer dans une nouvelle ère spirituelle. Dieu a nommé Adam, la matrice de l’humanité, comme son successeur (khalîfa), à nous maintenant d’être dignes de cet honneur.

Mais que dire de cela lorsque l’on observe le comportement de certains musulmans obsédés par les normes alimentaires et vestimentaires ou par le corps et la sexualité ? Est-ce faire confiance à l’humanité que de réduire l’être humain à des détails si futiles et à un cheminement balisé et cloisonné qui dépendrait entièrement de l’avis des imams ?

Futilités, normes superflues et autres aberrations infantilisantes

Un jour, j’ai lu sur un site musulman des recommandations faites aux femmes qui souhaitaient aller prier dans une mosquée. Je n’indiquerai pas la source de ce site car je ne souhaite absolument pas faire de la publicité ; ces courants bigots de l’islam sont déjà suffisamment présents sur le web.

C’est édifiant car c’est l’un des premiers résultats lorsque l’on cherche des informations sur la mixité dans les mosquées. Il serait permis à la femme de se rendre à la mosquée sous réserve du respect de plusieurs dispositions, qui sont au nombre de dix. Je vous épargnerai l’énumération totale et me contenterai de faire un résumé :

1. Topos habituel : la femme ne doit pas attirer la tentation (aucun parfum, tenue décente, voile…).
2. Elle doit prier derrière les hommes : les meilleures rangées des femmes sont les dernières (car ce sont les plus éloignées des hommes).
3. Elle doit emprunter les accès réservés aux femmes et quitter la mosquée avant les hommes.

Tous ces éléments sont déjà connus, et c’est souvent l’image que l’on se fait des fondamentalistes musulmans qui se basent sur des hadiths soi-disant authentiques grâce à leur chaîne de transmission. Je ne saurais dire la honte que je ressens quand je lis ce genre de discours de la part de mes coreligionnaires qui sont si éloignés de ma conception de l’islam.

Pour expliquer le fait que les femmes ne peuvent prier devant les hommes, j’ai lu sur un groupe Facebook la phrase suivante : « si les femmes font leurs prières devant ou à côté des hommes alors les hommes ne vont pas penser à Dieu seul mais penser aux femmes devant eux ! »

Toutes ces allégations si puériles font honte à l’islam. C’est non seulement prendre les femmes pour des objets sexuels, mais c’est aussi prendre les hommes pour des obsédés sexuels. Cela demanderait donc non seulement une insurrection de la part des femmes mais aussi de celle des hommes qui sont toujours pris pour des bêtes en chaleur incapables de se contrôler ! Cette manie de tout rapporter à la sexualité, au corps et au désir est une pathologie qui touche tous les fondamentalismes religieux et pas seulement l’islam.

Il est pourtant si futile de s’attacher à ce genre de détails, alors que la spiritualité et la recherche de Dieu est une quête bien plus grande, bien plus belle, bien plus profonde que ce genre de considérations si dérisoires.

Je souhaiterais prendre un autre exemple, car cette obsession bigote ne touche pas seulement la mixité. On se souvient peut-être de la polémique de 2007 concernant le Coca-Cola qui contiendrait des quantités infinitésimales d’alcool. La firme multinationale aurait même fait appel à Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, pour demander de confirmer que le Coca était halal malgré tout et éviter ainsi de perdre un marché financier bien juteux.

Voilà, nous en sommes là. Nous en sommes à créer ce genre de polémique absolument inutile et futile. Les forums ont été remplis à l’époque de questions de la part de musulmans et musulmanes pour savoir s’ils avaient finalement le droit ou non de boire du Coca malgré ces révélations.

Les réponses sont édifiantes : on s’amuse à utiliser un hadith rapporté par Abû Dawûd (n° 3681), Tirmidhî (n° 1865), Ibn Mâja (n° 3393), d’après les propos de Jâbir et de Nasâ’î (n° 5607), et Ibn Mâja (n° 3394), d’après les propos de ‘Abdallah ibn ‘Amir :

« Le produit dont la consommation en grande quantité ne peut rendre ivre, est licite. Or, quelle que soit la quantité consommée, ces boissons n’enivrent pas. »

D’autres rétorquent que pourtant il y aurait un autre hadith disant ceci et que le Coca serait haram :

« Tout ce qui enivre en grande quantité est interdit même en petite quantité. »

Certains répondent : si le Coca enivre alors il serait absolument interdit d’en boire, que ce soit un peu ou beaucoup. Toutefois, il paraîtrait qu’il faudrait boire entre 18 et 30 L de Coca pour être enivré (j’aimerais connaître celui ou celle qui a testé !), et que puisqu’un Homme ne peut pas boire une telle quantité alors cette boisson n’est pas enivrante.

Que d’énergie perdue à utiliser l’analogie, la déduction, la logique pour répondre à ça ! C’est tout simplement honteux. Il faut donc discuter des heures sur les forums, poser des questions aux cheikhs et aux oulémas sur une question à laquelle chaque musulmane et chaque musulman pourrait pourtant répondre seul(e), voire une question qui n’a même pas à se poser à tel point elle est inutile !

On dépense une énergie folle à chercher dans les textes, dans les sources de la Tradition pour répondre à une question aussi stupide. On perd son temps à répondre à une question digne d’un enfant de 4 ans. Des questions futiles qui pourtant suscitent sur les forums des quantités impressionnantes de textes, de réflexions, de recours à des fatwas…

Quand est-ce que ces musulmans-là passeront à autre chose ? Quand arrêteront-ils de se poser ce genre de questions normatives et quand passeront-ils leur temps à améliorer leur propre éthique de vie, à améliorer leur âme, plutôt que de cloisonner leur vie par ces normes si abrutissantes ? Quand est-ce que tout cela cessera ? Quand est-ce que ces musulmans deviendront suffisamment autonomes pour prendre leurs propres décisions tous seuls : sans demander l’autorisation de la mosquée de Paris ou de leur imam pour boire du Coca ?

Cette obsession de la norme, du halal/haram, cette obsession du sexe, de la femme et du désir de l’homme sont autant de symptômes qui font mourir l’islam à petit feu et qui doivent nous mettre la puce à l’oreille quant à la nécessité de faire le ménage et stopper cette folie.

Tout cela n’est qu’excès, or, Dieu sait si cette notion de démesure est condamnée dans le Coran. La juste mesure, la justesse dans les actes et les paroles, l’intelligence et la sagesse sont des valeurs largement déployées dans le texte coranique qui sont totalement absentes dans ce genre de considérations et d’anecdotes.

Réduire l’islam à ces futilités revient à dévaloriser totalement le Coran et le message divin qui est bien plus grand, bien plus beau que se demander ce qu’un homme doit faire quand il éprouve du désir sexuel pour une femme ou s’il va pouvoir boire son Coca pendant son repas.

Faire confiance au projet divin

Pourtant, le Coran est une méthode, un chemin qui est censé affranchir l’Homme et le faire entrer dans l’ère de la maturité spirituelle. Tout commence lorsque Dieu nomma Adam (entendu ici comme la matrice et aussi l’accomplissement de l’être humain) son successeur, son khalîfa. Il demanda alors aux anges de se prosterner devant lui. Tout en sachant que l’Homme était capable de semer le désordre sur la Terre, il lui accorda pourtant sa confiance. Iblîs refusa de se soumettre à cet ordre, ne comprenant pas cette initiative divine étant donné la faiblesse de l’être humain.

Ainsi, nous pourrions donner une définition de ce qui est Iblîs : celui qui ne fait pas confiance à Dieu et à son projet : laisser l’Homme s’accomplir sur Terre en toute autonomie et en se retirant. Ne pas croire en Dieu ne reviendrait pas à nier l’existence divine mais à ne pas avoir confiance en l’Homme (Coran, II:30-34).

Dieu nous a laissé un message : nous sommes ses successeurs, nous avons reçu la charge de la Terre : son but ? Réaliser le divin qui est en nous : réaliser ce qu’il y a de plus grand, de plus élevé et de plus puissant en nous : cette chose si belle est entendue ici comme l’humanité. Nous devons donc devenir Homme réellement, c’est-à-dire arriver dans une ère de maturité spirituelle qui nous permettrait d’accomplir notre autonomie.

Certes, beaucoup d’exemples actuels montrent que l’humanité est plutôt en crise qu’en phase d’accomplissement : massacres, guerres, crise financière, misère sociale, pauvreté, destruction de la planète et de tout l’écosystème, individualisme, matérialisme, etc. Pourtant, Dieu savait que l’Homme les accomplirait, qu’il montrerait les pires faces de lui-même mais tout en affirmant : « Je sais ce que vous ne savez pas » (Coran, II:30). Formule mystérieuse que nous choisissons d’interpréter de la manière suivante : Dieu n’a-t-il pas voulu dire qu’il savait que l’Homme est certes capable de désordre et de misère comme ce que disent les anges, mais qu’il est aussi capable d’accomplir cette mission ? Se contenter de la vision d’Adam qu’ont les anges et Iblîs, c’est se contenter de réduire l’Homme à sa petitesse, sa finitude, sa médiocrité. C’est se contenter de penser que l’Homme sera éternellement un loup pour l’Homme, ou qu’il sera un simple enfant à corriger de temps en temps par des normes religieuses ou politiques dégradantes et puériles. Or, penser comme Dieu et croire en lui, c’est croire en l’Homme et en ses capacités de changer et de prendre une tout autre direction.

Accomplissons notre humanité et devenons adultes !

Ainsi, l’Homme doit prendre un tournant en ce début XXIe siècle, il doit adopter un comportement qui puisse permettre d’être le digne successeur de Dieu sur Terre. Or, est-ce se rendre digne de cette tâche que passer son temps à se demander si telle ou telle chose est haram ou halal ? Est-ce digne de se comporter de manière aussi puérile ? Est-ce digne de se réduire plus bas que terre, de ne pas faire confiance à l’Homme pour se comporter en être libre et responsable sans qu’il ait besoin d’un tuteur en permanence derrière lui ? Est-ce digne de se focaliser sur des choses si futiles et inutiles tout en considérant que Dieu est le plus grand ? Non.

Si Dieu est le plus grand, alors son projet est le plus grand, et sa confiance en l’Homme est démesurée. Il nous a confié cette mission, celle d’être dignes de la charge qu’il nous a donné. Or, celle-ci est bien plus complexe que de s’interroger sur des normes matérialistes et sexistes (autant pour les femmes que les hommes).

Cette charge est belle, grande mais demande des efforts de la part de tous les musulmans, de l’humanité tout entière, pour faire vivre de belles valeurs dignes du message coranique : améliorer son comportement pour diffuser la paix, la tranquillité, la sécurité autour de nous, pour assurer la vie, la santé, la fraternité, la liberté, l’égalité et la justice.

N’oublions pas que le mot mu’mîn, qui est traduit par croyant, et apparaît des milliers de fois dans le Coran, vient d’une racine qui exprime l’idée de confiance et de sauvegarde. Ainsi, le croyant est celui qui certes a confiance en Dieu, qui s’en remet avec tranquillité à Lui, mais la forme verbale utilisée ici est factitive et causative et sûrement pas passive. Cela signifie que le croyant est celui qui produit une action ou une parole qui va elle-même provoquer de la confiance, de la sûreté, ou qui va rassurer.

Occupons-nous donc de savoir comment nous comporter ainsi au quotidien et participer à une société vivante, égalitaire, fraternelle et juste plutôt que de continuer à perdre notre temps à tergiverser pour savoir comment « bien » prier, comment « bien » manger ou boire, comment « bien » copuler, comment « bien » faire ses besoins, ou comment « bien » désirer.

Diffusons la paix par notre éthique de vie

Dire tous les jours « salâm ʿalaykum » n’a rien d’anodin, ce n’est pas une formule magique qu’il s’agit d’employer pour gagner des hasanât et s’assurer égoïstement sa place au Paradis. Finissons-en avec cet islam de comptable où tout se calcule, où l’on cherche à faire plus en quantité mais jamais en qualité. Prononcer ce « salâm », c’est prononcer l’intention de diffuser la paix : c’est, par sa présence, sa manière d’être au monde, par ses actions envers les autres, diffuser une énergie qui rassure, qui apporte de la confiance.

Se concentrer sur l’essentiel !

Croire en Dieu, ce n’est pas simplement rester passif et attendre que tout arrive en accomplissant bien un mode d’emploi composé d’une série de normes, c’est être actif et c’est faire confiance au projet divin. Or, être incapable de laisser le musulman ou la musulmane libre de faire ses propres choix de vie, c’est considérer que l’Homme est incapable de progresser et d’entrer dans une nouvelle ère spirituelle qui doit vite advenir, sinon l’islam se perdra totalement dans ce genre de futilités.

Or, rappelons-nous pourtant que la futilité et l’inutilité sont bien le contraire de cette belle spiritualité qu’est l’islam. Prenons l’exemple d’un concept coranique fréquent : al-haqq. La racine désigne les idées suivantes :

1. Rendre une chose nécessaire, indispensable.
2. Faire juste, tomber et frapper juste. Poursuivre le juste milieu.

Ainsi, il ne s’agit pas tout à fait de vérité. Il convient plutôt de traduire ce terme par : nécessité, essentiel, réalité. La vérité est dans ce cas ce qu’il est bon et juste de faire dans une situation précise (donc pas en tout temps et en tout lieu), en appréciant les conséquences de cette action. Ainsi, l’agent doit analyser correctement la situation pour évaluer quelle sera la juste conduite. Ce qui est juste est ce qui est adapté à une situation, à une chose ou à un être.

On peut poursuivre en disant que ce qui est nécessaire est ce qui est absolument utile, c’est ce qui ne peut être autrement. Ce qui n’est pas nécessaire au contraire est ce qui est inutile, futile, superflu et vain ; ce dont on peut se passer ou ce que l’on peut faire passer au second plan.

Le contraire de la nécessité est l’éventualité, la contingence, la fantaisie, le hasard et surtout l’inutilité. Le but de ce concept de haqq est de nous inspirer des actions justes qui garantissent le bon état des choses en proscrivant tout ce qui n’est pas nécessaire, tout ce qui n’est pas utile, donc tout ce qui n’est pas essentiel.

La sourate 17, verset 81 le confirme :

« Et dis : l’essentiel (al-haqq) est venu ; ce qui est superflu (al-bâtil) s’est effacé (zahaqa) ; (car) ce qui est superflu ne peut que disparaître. »

Ici le contraire de haqq est bâtil ; c’est-à-dire la vanité, l’éphémère, ce qui est devenu rien, ce qui a été fait en vain, en pure perte. Il ne s’agit donc pas là d’erreur, comme c’est pourtant communément traduit. Zahaqa désigne dans la même veine ce qui disparaît, ce qui s’évapore car cela est inutile et superflu.

Après cette courte analyse, il me semble justifié de considérer que toutes ces histoires d’attirance sexuelle de l’homme pour la femme, d’alimentation, ou encore même de prescriptions vestimentaires sont futiles et ne mènent à rien, car elles ne font en aucun cas progresser la société et l’humanité et sont à rejeter à un rôle mineur et secondaire. Que des gens aient besoin de vivre avec des normes alimentaires et vestimentaires pour approfondir leur cheminement spirituel, oui, libre à chacun et à chacune de le faire tant que rien n’est imposé aux autres et tant qu’il n’y a pas de jugement sur ceux qui ne pratiquent pas la même chose. Mais que cela prenne autant d’importance dans les discussions entre musulmans, dans la vie cultuelle, et dans la société, non.

Tout ceci est contre-productif et inutile et ne mène qu’à la mort et à la perte ; d’où le titre de cet article : « Devenir Homme ». Il ne s’agit pas simplement de devenir femme, devenir homme, mais de grandir en humanité, de dépasser nos petits ego trop préoccupés de savoir ce qu’il faut manger, boire ou désirer. Il faut dépasser cela, faire honneur à notre patrimoine et notre héritage. Il s’agit de devenir pleinement humain et je dirais même adultes, et quitter le temps de l’enfance de la foi, de nous affranchir pour devenir autonomes spirituellement.

Sur ce, je vous adresse mon plus grand salâm, que votre vie soit au quotidien vouée à cette notion de paix, d’apaisement et de tranquillité pour vous et vos proches.