Temps troubles que ceux d’aujourd’hui, résultant de la vitesse qu’imposent les systèmes informatique et technologiques. Il est manifeste que nulle part dans l’histoire, les changements n’ont été aussi rapides, exposant l’être, en plus de son angoisse ontologique, à un inconfort permanent face au prochain changement. La nature ayant horreur du vide, des diseuses de bonnes aventures apparaissent, des faux guides ou de vrais trompeurs.

En cela il n’y a malheureusement rien de nouveau, quoique peut être que non, ici la promotion de la vérité est conjuguée aux moyens offerts par la technique. Ainsi, aux anciennes recettes d’application de la peur se rajoute la puissance de la diffusion numérique.

De la même manière que, généralement, le contenu numérique non spécialisé peut être de piètre qualité, il en irait de même en ce qui concerne le prosélytisme virtuel. Cependant, dans ce dernier cas, une différence est à souligner et elle réside dans l’engagement du diffuseur. Le prosélyte, convaincu et désormais médiatiquement omnipotent, face à des questionneurs, contradicteurs ou détracteurs, peut en arriver à leur renier leur islamité. Ces libres penseurs, à défaut de n’être que des hétérodoxes, seraient rapidement appelés à l’hérésie dès lors qu’ils ne rentrent pas dans le schéma orthodoxe de pensée. Les juges auto-proclamés envoient alors leurs sentences à grand renfort de versets coraniques, de hadiths ou bien même de mauvaise foi.

La foi, justement, intervient sur un registre différent que celui de la croyance. Elle s’appuie moins sur le langage que sur le cœur, et moins sur la vérité que sur l’émotion. La foi est ainsi moins manipulable par le démon.

Démêlons cela.

Le langage

Tout texte réduit le sens de ce qui est à transmettre. C’est là le malheur du langage. Il permet de donner de l’information alors qu’en en donnant il occulte nécessairement une partie du message, indicible dans l’idiome employé. Le langage occupe une place prépondérante dans l’appréhension du réel. Il suffit de considérer que la langue française permet la distinction du tutoiement et du vouvoiement alors que la langue de Shakespeare ne permet pas de savoir si l’interpellation d’un tiers relève de l’intime ou du respect. De la même manière, l’allemand comme l’anglais usent du neutre en plus du féminin et du masculin, se différenciant ainsi du français dans la grammaire mais aussi et surtout dans la description du monde. Et ainsi, le langage peine à épuiser le réel, dans toute tentative de description.

Le texte coranique, descendu en langue arabe, s’inscrit dans la langue de la péninsule Arabique du VIIe siècle. Aujourd’hui, il est des courants qui « divinisent » la langue arabe, avançant que ce doit être la langue que parle Dieu puisque le Coran est descendu en arabe. Il y a là, a minima, une erreur de considération du divin en quoi il ne saurait s’attacher à aucune langue puisque qu’aucune langue ne sait complétement décrire le réel, le Réel, Dieu.

Le langage n’est alors qu’un moyen pour tendre vers la Vérité sans jamais pouvoir s’en approcher. Il convient de s’en accommoder. Et pourtant, aveuglé par leur fin, d’aucuns arguent qu’en dehors de leur raisonnement, point de salut. Une relation biaisée vis-à-vis de la langue s’établit comme un marchepied vers la fermeture dogmatique.

La vérité

Ailleurs ici, la considération parfois exagérée accordée aux hadiths a pu être développée. Mais en plus de la confiance qui peut leur être attribuée, il apparait que leur usage, également, est parfois contestable. Cependant, cela n’est pas uniquement l’apanage de certains fidèles musulmans. En fait, ce comportement s’inscrit dans l’ère actuelle de la post-vérité : tendance à accorder moins d’importance aux faits réels qu’aux apparences de réalités.

Dès lors, un hadith en français, accompagné de son expression littérale en arabe, diffusé, par exemple,  sur les plates formes de réseaux sociaux, revêt confortablement l’habit de la vérité religieuse. Une simple constatation amène à reconnaitre que rarement, le dit hadith est challengé : origine (lorsque celle-ci n’est pas annoncée), contexte de descente, critique de la compatibilité du hadith par rapport à la situation dans lequel il émerge. Non. L’esprit critique est peu mobilisé lorsqu’il s’agit d’être attentif à ce que l’arabe ne fasse pas le hadith.

La bonne volonté s’efface progressivement au profit d’un lapidaire jugement, classement. La fraternité d’apparence, cherchée (ou pas) à être propagée par la diffusion d’un message islamique se transforme en message froid, cinglant et exclusif dès lors qu’une contestation intervient. Il est intéressant de noter que les détenteurs du moins de recul sur leur croyance (pour ne pas dire foi) manifestent le plus de fermeture d’esprit ou le plus de certitudes mortifères. Les questionneurs, fussent-ils sincères et non provocateurs dans leurs questions, se retrouvent excommuniés, apostasiés ou plus simplement condamnés par les sans-doutes, baignant dans la sérénité offerte par la position orthodoxe. Mirage que celui de la certitude, peut être plus proche d’un comportement démoniaque que divin, a minima moins proche de la posture de l’individu éveillé que de celui encore endormi. L’analogie est parfaite avec le mirage de la liberté, l’emploi de la formule de J. W von Goethe résume, ici, bien le propos :

« Nul n’est plus désespérément esclave que ceux faussement convaincus d’être libres. »

La position de juge adoptée par certains de censeurs est non sans rappeler celle d’Iblîs juste avant sa damnation par le Créateur.

Satan

Satan ou Shaytân en arabe était autrefois appelé Iblîs. C’est lors d’un moment particulier de la vie céleste qu’il sera rebaptisé, dans le texte coranique.

« Dieu lui dit : « Qu’est ce qui t’empêche de te prosterner, quand Je te l’ai enjoint ? – Je vaux mieux qu’Adam, dit-il, Tu m’as créé de feu, lui d’argile. » (Coran, XII, 12)

S’en suivent, dans la même sourate, 6 versets (XII, 13 à 18) dans lesquels Dieu échange avec Satan (renommé ainsi à partir du verset 14) et où Il lui demande des comptes. Relativement au comportement du démon dans cette scène céleste qui répond au Créateur avec une insolence systématique, Jean-Michel Hirt a développé la notion, bienvenue, de tentation iblisienne. Il s’agit de l’attitude qui cherche à avoir le dernier mot, à vouloir imposer sa propre vision, comme Iblîs a pu le faire en s’opposant à Dieu.

Il apparait assez aisément que les dogmatismes rigides et sans concessions s’inscrivent aisément dans la description, donnée par J.-M. Hirt, d’un trait du démon.

La miséricorde

Le Prophète, cité par le Coran (XX1, 107), est présenté comme un être de compassion et de tendresse :

 « Et Nous ne t’avons envoyé que comme une miséricorde pour les mondes. »

Dès lors, tous les comportements en opposition avec cette ligne de conduite peuvent difficilement se réclamer de la Sunna prophétique. Certes, cette période moderne a de quoi perturber qui ne serait pas bien arrimé à une foi stable et profonde. Mais, de manière universelle et anhistorique, ce ne sont pas les constructions théologiques qui fondent les individus, ce sont les émotions.

A l’orée de l’époque moderne, avant que « la mort de Dieu » n’allonge son ombre dans l’esprit des Hommes, le Coran jette l’alarme : c’est la figure divine elle-même qui devient le prochain en chacun. Soit elle s’efface définitivement, soit rappelé en lui, elle témoigne pour lui et pour tous les Hommes, comme il témoigne pour elle et pour son unicité à travers les croyances humaines. Dès lors, ceux qui « aiment Dieu intensément » (Coran, II, 165) mettent en œuvre cet amour qui inspire ou irrigue toutes leurs affections et en font des signes – ou des déclarations – de la présence divine. L’union amoureuse peut devenir la manifestation la plus éclatante de cette touche du divin au cœur de l’humain, de cet « apaisement » qui atteste de la miséricorde divine : « Parmi Ses signes qu’Il ait créé pour vous à partir de vous-mêmes des épouses : qu’Il ait entre elles et vous établi amour et mansuétude. » (XXX, 21) » (Jean-Michel Hirt, Le Voyageur Nocturne)