Le 14 juillet dernier, un point critique a été atteint quant aux relations entre les musulmans et le reste de la population française. En tuant 84 personnes, et en en blessant 286 autres, Mohamed Lahoueiej-Bouhlel a provoqué un traumatisme voulu et pensé par les dirigeants de l’organisation terroriste, Etat Islamique (EI, aussi appelée Daesh). Aujourd’hui, la peur s’enracine chez tous, musulmans ou non. D’abord pour les mêmes raisons : la crainte d’une nouvelle attaque barbare. Mais aussi, parce que les musulmans craignent d’être rejetés par le reste de la communauté nationale.

La main de Daesh

La crainte des musulmans pourraient relever du fantasme s’il n’y avait pas des gestes, des propos, et des incidents qui se produisent de-ci de-là. Le plus significatif, étant celui vécu par Hanane Charrihi, une femme musulmane qui a perdu sa mère, Fatima Charrihi lors de l’attaque du 14 juillet. D’origine marocaine, Fatima Charrihi s’était rendue avec une partie de sa famille sur la promenade des Anglais pour admirer les feux d’artifice de la fête nationale. Vivant en France depuis des décennies, ayant eu des enfants sur place et qui ont grandi en tant que Français, Fatima, la mère de famille voulait admirer la célébration nationale d’un pays qui était devenu, de fait, le sien. La France, son second pays. Musulmane pratiquante, elle portait le voile. Contrairement à ce que certains voudraient croire, le voile ne l’a pas empêché d’être fauchée par le camion bélier du mercenaire de Daesh. Après des décennies de vie en France, Fatima Charrihi a rendu l’âme, entre les mains des soigneurs, allongée au milieu de beaucoup d’autres, sur le sol de la Promenade des Anglais.

Quelques jours plus tard, quand Hanane Charrihi, sa fille, venue sur place depuis Paris, a voulu rendre hommage aux victimes, elle et sa famille, ont été sujets à des propos désobligeants les réduisant à l’état de « meute ». Et quand ces mêmes agresseurs ont appris que Fatima Charrihi faisait partie des victimes, sa famille s’est entendue dire « tant mieux, ça en fait un de moins ». Des propos aussi glacés, ce manque d’empathie terrible, ne peut que ravir les responsables de l’attaque du 14 juillet, à savoir, Daesh. L’un des principaux « cerveaux » du groupe terroriste, Abu Mus’ab Al Souri, a conceptualisé ce plan. Pour lui, dans son ouvrage publié sur internet en 2005, Appel à la résistance islamique mondiale, il faut que les terroristes attaquent l’Europe et fassent tout ce qu’il faut pour déstabiliser les sociétés occidentales où se trouvent des populations musulmanes importantes. Le but étant de provoquer le rejet des musulmanes, voire, un conflit ouvert et une guerre civile pour finalement que eux, les terroristes et autres jihadistes, puissent devenir une alternative crédible.

Le bien est toujours l’ami du bien et inversement

En cédant à la panique et en s’attaquant aux musulmans dans leur ensemble, tous les sectateurs de l’extrême droite ne font que répondre par la positive à l’agenda de Daesh, donnant ainsi victoire aux terroristes, et bafouant la mémoire des victimes. Cela doit être dit et répété, l’œuvre de Daesh n’est pas celle de l’islam, mais celle d’une perversion qui emploie la terminologie et la religion musulmane comme prétexte. Plus d’un tiers des victimes du 14 juillet était de confession musulmane. En outre, les musulmans sont eux-mêmes les premières victimes des entreprises terroristes (Syrie, Irak, Lybie, Afghanistan…), mais pas les seules.

Bien sûr, la théologie musulmane classique, héritage d’un passé impérial depuis longtemps révolu, doit faire son aggiornamento, ou comme cela est dit en arabe, son tejdid. Nous aurons amplement le temps de revenir sur ce point. Pour le moment, la seule importance à garder à l’esprit, c’est la nécessité de rester soudé, d’avoir conscience que nous sommes tous des cibles potentielles, que nous soyons musulmans ou non ; et de faire en sorte que la paix, la compassion et la solidarité de tous avec tous, soient nos plus grandes valeurs, et leur mise en application, notre objectif le plus grand, rendant réelle à la fois la devise de la République « Liberté, égalité, fraternité », et l’aspiration spirituelle islamique la plus profonde qui nous vient du Coran « belle et mauvaise action ne s’équivalent, repousse (la mauvaise), par une plus belle, et voilà que celui qu’opposait à toi l’inimitié mutuelle, prend les traits d’un allié chaleureux* » (41 Fussilat-Ils s’articulent, verset 34).

* in Le Coran, Essai de traduction, Jacques Berque, Sinbad, 1995, Paris